SCANDINAVIE


SCANDINAVIE
SCANDINAVIE

Les pays scandinaves se rassemblent au nord de l’Europe ; ils sont formés en grande partie par l’énorme péninsule scandinave, qui comprend la Suède et la Norvège et que prolonge au sud le Danemark. Des îles plus ou moins lointaines leur sont rattachées: l’Islande qui constitue le quatrième État scandinave, le Svalbard (dont l’archipel du Spitzberg) et les Fär Ö (ou Féroé) qui dépendent respectivement de la Norvège et du Danemark. Bien que ne faisant pas partie des pays scandinaves, avec lesquels elle n’a que des liens économiques limités, la Finlande forme avec la Norvège et la Suède une même entité géographique, la Fenno-Scandie, tandis que le Danemark peut être considéré du point de vue physique comme l’appendice septentrional de la plaine germano-polonaise. Tous ces pays, luttant contre le handicap commun d’une latitude élevée, ont réussi à tirer parti de leurs ressources et à s’industrialiser. Ils ont tendance à se rapprocher tout en gardant leur indépendance politique.

L’unité substantielle des anciennes civilisations scandinaves résulte d’abord de la communauté linguistique. Les différents rameaux de la branche nordique du germanique sont en effet restés très proches les uns des autres jusqu’au XIe siècle au moins; l’intercompréhension était si aisée qu’un seul nom les désignait, dönsk tunga , «langue danoise», ou norrön tunga , «langue norroise». Dans les autres domaines, l’évolution n’a longtemps apporté que des nuances: institutions et cadres économiques et sociaux sont encore au XIIe siècle extrêmement voisins dans les trois royaumes; même les colonies d’outre-mer ne s’en écartent encore que de peu. D’un pays à l’autre, hommes et idées ont toujours circulé abondamment, mais les milieux géographiques diffèrent profondément et les orientations politiques ont divergé de plus en plus à partir de l’âge des Vikings. À propos de chaque phénomène, il faut donc envisager à la fois les aspects communs et les particularités propres à chaque région.

Malgré sa situation géographique, qui en fait souvent le conservatoire d’institutions archaïques, la Scandinavie n’a jamais constitué un isolat. Tous les grands courants de civilisation de l’Europe du Nord-Ouest l’ont affectée, et quelques-uns de ceux de l’Europe orientale. C’est ainsi que les archéologues distinguent dans son âge du fer des périodes d’influence celtique, puis d’influence romaine. Plus tard, la Scandinavie joue un rôle sensible dans le déclenchement des Grandes Invasions. En dépit d’une inactivité relative, elle suit l’évolution du monde mérovingien. L’âge des Vikings lui-même comporte presque autant d’importations culturelles que d’influences exercées sur l’extérieur. C’est seulement après la conversion au christianisme que les échanges se font presque à sens unique: accueillant à tout ce qui vient du monde latin, le Nord cesse à peu près d’y faire sentir son action propre.

On appelle langues scandinaves un groupe de langues étroitement apparentées, bien qu’ayant développé chacune une personnalité propre et une littérature originale, toutes dérivées d’un même ancêtre descendant de l’indo-européen, le nordique commun (urnordisk ), lui-même dérivé d’un germanique commun reconstitué hypothétiquement et dont proviennent également le germanique oriental (le gotique notamment) et le germanique occidental (d’où dérivent l’anglais et l’allemand modernes). Le groupe comprend, actuellement, le suédois (près de neuf millions de locuteurs), le danois (cinq millions), le norvégien (quatre millions), sous deux formes différentes qui tendent aujourd’hui à se rapprocher, l’islandais (deux cent mille) et le féroéen (îles Féroé, trente mille). Aujourd’hui nettement circonscrites, ces langues ont été autrefois parlées dans les îles nord-atlantiques (Orcades, Shetlands, Hébrides, de 800 environ à 1700 environ) et Britanniques (Irlande, de 800 à 1250; Man, de 800 à 1450; partie de l’Angleterre appelée Danelaw, jusqu’au XIIe siècle), en Russie blanche (région de Novgorod: vieux norois Hólmgarðr, jusque vers 1300; région de Kiev: vieux norrois Konugarðr, jusque vers 1050), en Normandie (de 900 à 1100) et au Groenland (jusque vers 1450), à cause des incursions et des établissements vikings (en Europe) et islandais (au Groenland).

Il semble établi que les pays scandinaves n’ont été envahis par des peuplades indo-européennes qu’à compter d’environ 3000 avant J.-C. et que les peuplades préexistantes parlaient des idiomes différents dont on ne sait rien faute de documents, mais qui ont pu laisser quelques traces, toponymes surtout, dans le fonds lexicologique archaïque en particulier.

1. La Fenno-Scandie

Géologie

La Fenno-Scandie – limitée par la mer de Norvège sur sa façade occidentale, la mer du Nord et le Skagerrak au sud-ouest, la mer Baltique, le golfe de Finlande et les lacs Ladoga et Onega au sud-est, la mer Blanche et la mer de Barents au nord-est – forme un ensemble original dans la géologie européenne. En effet, le socle ancien, constituant le bouclier précambrien, appelé ici bouclier baltique, affleure largement dans cette région alors qu’ailleurs en Europe, et en particulier vers le sud-est, il est surmonté par une épaisse couverture sédimentaire. De plus, il est recouvert en écharpe par une chaîne de montagnes paléozoïques, les Calédonides, qui n’a pas d’équivalent sur l’ensemble de l’Europe. Une autre caractéristique de ce domaine est l’absence d’orogenèse cadomienne entre la fin du Précambrien et le cycle paléozoïque. Enfin, sa spécificité réside également dans la vigueur de son relief, relativement récent par rapport à l’âge des roches du substratum rocheux (bed-rock ), ce relief étant à mettre en relation avec des événements tertiaires et quaternaires contemporains, pour les premiers, de l’ouverture de l’Atlantique nord et résultant, pour les seconds, des glaciations et des phénomènes associés.

La qualité des affleurements et la fraîcheur des roches du socle fenno-scandien en font une région privilégiée pour l’analyse des zones internes des orogènes et, d’une façon générale, pour l’étude de l’étage tectonique profond, ou «infrastructure». C’est pourquoi de nombreux chercheurs ont utilisé, depuis la fin du XIXe siècle, des exemples scandinaves et finlandais pour proposer des modèles géologiques. On peut citer les plus classiques: A. E. Törnebohm a mis en évidence l’existence de nappes de charriage («nappes du second genre» de P. Termier) dans les Calédonides scandinaves; P. Eskola y a défini les mantle gneiss domes et y a établi les principes des faciès minéralogiques, toujours appliqués pour l’étude des roches métamorphiques; E. Wegmann y a pris des exemples pour préciser les notions d’étages tectoniques et J. J. Sederholm y a étudié le problème de la formation des granites et des migmatites.

Les méthodes d’études pour la Fenno-Scandie sont voisines de celles qui sont utilisées pour l’analyse des zones profondes des autres bâtis cristallophylliens. L’analyse structurale et la cartographie sont indispensables pour établir la géométrie des différents domaines. Les études pétrologiques et géochimiques, aussi bien celle des éléments majeurs que celle des isotopes, ont déjà fourni des résultats importants. Elles sont appelées, comme les précédentes, à être développées.

Le bouclier baltique

Le bouclier baltique forme la partie visible de la plate-forme est-européenne. Il s’agit d’un socle polyorogénique dont l’organisation spatiale présente des enveloppes successives dont l’âge diminue du nord-est au sud-ouest. On passe ainsi de roches mises en place au cours des cycles orogéniques archéens (antérieurs à 2 600 millions d’années, Ma) dans la presqu’île de Kola, dans la province Biélomorienne ou en Carélie, à des unités consolidées au cours du Protérozoïque (entre 2 500 et 900 Ma), lors des cycles svécofennien (de 2 000 à 1 700 Ma) dans la majeure partie de la Suède orientale, gothien puis svéconorvégien (de 1 300 à 900 Ma) dans la zone la plus occidentale du bouclier (fig. 1).

Le domaine archéen fenno-scandien a servi de base à des études concernant la formation précoce de la lithosphère. Il comporte plusieurs cycles successifs dont le plus ancien est l’orogène saamien (de 3 100 à 2 900 Ma), témoin de la plus vieille croûte continentale du bouclier baltique. Les roches archéennes les plus communes sont des granitoïdes, dont la composition, pour les plus vieilles, est tonalitique-trondhjémitique. Des observations géologiques et des mesures isotopiques mettent en évidence l’existence d’une ceinture de roches vertes reposant sur un socle granitoïdique plus ancien en Carélie, en Laponie et sur la péninsule de Kola. La suite magmatique saamienne proviendrait de la recristallisation d’une croûte tholéiitique précoce issue de la fusion du manteau. Certaines roches ont été transformées en amphibolite à grenat au cours d’un phénomène comparable à une subduction. On peut ainsi penser que la croûte présaamienne avait une composition de tholéiite mantellique recyclée au cours d’un processus de tectonique de plaque primitif pendant l’orogenèse saamienne.

L’autre question est de savoir si cette croûte saamienne était développée sur de grandes surfaces ou si elle ne formait que des blocs mineurs agglomérés au cours de l’orogenèse suivante, dite lopienne. Les observations sont contradictoires. En effet, sur la péninsule de Kola, les noyaux supposés anciens sont entourés par des ceintures de gneiss archéens et une agglomération de noyaux de protocontinent semble possible. En revanche, en Carélie, il est difficile de discerner des sutures entre les unités crustales mineures. Dans ce cas, la symétrie des ceintures de roches vertes lopiennes suggère que celles-ci résultent du rifting incomplet d’un substratum accompagné d’une «sagduction» des roches vertes plutôt que d’une tectonique de chevauchement le long des bordures des petits noyaux continentaux.

La sagduction est un phénomène lié à la différence de densité entre les parties les plus basses de la succession de roches vertes archéennes (composées de komatiites) et la croûte sialique. Cette disposition entraîne une situation instable qui initie la subsidence de la succession volcanique. Ce phénomène, limité à l’Archéen, implique des gradients géothermiques élevés et se traduit par un régime tectonique vertical prédominant. L’orogenèse lopien (de 2 900 à 2 600 Ma) pourrait témoigner d’une tectonique des plaques à l’Archéen supérieur. Les roches lopiennes affleurent dans deux régions. En Carélie, elles sont formées par des ceintures de roches vertes (métamorphisme de degré faible à moyen) intrudées par des granites. Dans la région de la mer Blanche et sur la péninsule de Kola, il s’agit de roches plutoniques associées à des formations sédimentaires (métapélites et métapsammites de haut grade) organisées en synformes linéaires.

Les séquences supracrustales déposées entre 2 900 et 2 700 millions d’années ont enregistré des déformations, des métamorphismes et des magmatismes granitiques de 2 700 à 2 600 millions d’années. La juxtaposition des terrains de Carélie (granite-ceinture de roches vertes) et des gneiss de haut grade de la province biélomorienne et de la péninsule de Kola peut être expliquée par un scénario de tectonique de plaques.

La province biélomorienne représenterait la zone mobile (subductée) et la Carélie correspondrait au complexe à croûte amincie d’avant-pays de l’orogène lopien. Dans ce contexte, les plis plats précoces observés dans les gneiss biélomoriens, qui sont responsables de leur épaississement, ainsi que le métamorphisme granulitique de haute pression peuvent être attribués à la subduction du Biélomorien sous un craton saamien occidental. À des niveaux crustaux plus superficiels, ces formations biélomoriennes chevauchent vers l’ouest ce craton. Les gneiss du socle saamien de la péninsule de Kola, impliqués dans les chevauchements, ont un rôle important car leur existence suggère un mécanisme de type collision continentale dans un cadre de tectonique de plaques.

Les formations caréliennes sont composées de roches volcaniques tholéiitiques intracratoniques (de 2 500 à 2 100 Ma) et de sédiments (grès, quartzites, dolomies et shales noirs déposés vers 2 000 Ma). Elles marquent le développement d’une marge continentale passive précédant l’orogenèse svécofennienne.

Le cycle svécofennien (de 2 000 à 1 750 Ma) débute par la mise en place de deux ceintures volcaniques, l’une au nord et l’autre au sud (suites calco-alcalines dominées par des rhyolites et des dacites datées à 1 900 Ma, appelées série des leptites et renfermant les gisements de fer de Kiruna et de Gellivare), séparées par des dépôts de métagrauwackes et de métapélites dont l’épaisseur atteint 10 kilomètres dans le bassin botnien. Ces derniers sont recoupés par des granitoïdes: on y distingue une première génération de type «I» (d’origine profonde), intrusive à la fin du dépôt des formations supracrustales, et une génération tardive, de type «S» (traduisant un recyclage de croûte), marquée par le développement de granites indifférenciés, de migmatites et de pegmatites (de 1 830 à 1 770 Ma). Deux périodes principales de déformation (plis et décrochements) et de métamorphisme basse pression sont synchrones de ces intrusions granitoïdiques. Il faut encore signaler les ceintures intracratoniques du Protérozoïque inférieur: l’arc granulitique de Laponie et la ceinture de Pechenga-Varzuga dans la presqu’île de Kola (env. 2 000 Ma). La séparation du Gothien (de 1 750 à 1 500 Ma) et du Svécofennien repose sur l’existence d’une nouvelle génération de roches tonalitiques-granodioritiques d’origine mantellique. Dans le sud-ouest de la Scandinavie, les volcanites (rhyolites, dacites et andésites) sont associées à des (méta- )sédiments (psammites, pélites et carbonates alternant avec des grauwackes, des schistes et des basaltes). Des intrusions de type bimodal (acide et basique), intracratonique (gabbro, anorthosite, granite rapakivique), se mettent en place entre 1 700 et 1 500 Ma.

Après l’orogenèse gothienne, le domaine scandinave du Sud-Ouest a subi essentiellement une évolution ensialique (continentale). La mise en place d’intrusions mafiques ou granitiques et le métamorphisme de faciès granulitique (associé à des déformations, à la mise en place de charnockites et à d’abondantes intrusions basiques) ont permis de définir la phase hallandienne (de 1 500 et 1 400 Ma). Durant cette dernière, un volcanisme bimodal et des dépôts sédimentaires, contrôlés par des phénomènes de rifting, se dérouleraient dans le sud-ouest de la Suède et dans le Telemark (Formation de Rjukan).

Le cycle svéconorvégien (de 1 250 à 900 Ma) est limité, en Fenno-Scandie, au sud-ouest de la péninsule scandinave. Il correspond au Grenvillien canadien. Après le rifting et les intrusions de gabbros anorogéniques et de dolérites (Jotnien entre 1 350 et 1 250 Ma), une phase de plis isoclinaux se développe (de 1 250 à 1 200 Ma), associée à un métamorphisme svéconorvégien de haut grade et à la mise en place de granites. Une seconde période de réactivation orogénique, également marquée par un magmatisme acide, des déformations et du métamorphisme, se déroule entre 1 100 et 980 Ma. On retrouve des traces de chevauchements vers l’est dans le sud-ouest de la Suède. La mise en place de granites postorogéniques (de 980 à 850 Ma) marque la fin de l’évolution précambrienne du bouclier.

Les Calédonides

L’opposition entre les Calédonides et le socle baltique est marquée, tant sur le plan morphologique – le chevauchement frontal calédonien est généralement très visible – que sur le plan de la lithologie, beaucoup plus variée dans cette chaîne paléozoïque. Les Calédonides scandinaves se présentent comme une chaîne étirée du sud-sud-ouest au nord-nord-est, de près de 2 000 kilomètres de longueur (entre 59 et 710 de latitude nord et de 5 à 310 de longitude est) et de 100 à 400 kilomètres de largeur. Une de ses originalités est la présence de roches précambriennes intercalées au sein même de l’édifice structural (fig. 1). On distingue dans celui-ci trois grands ensembles autochtones et trois grands domaines para-autochtones ou allochtones. L’autochtone est composé du socle du bouclier baltique, de sa couverture paléozoïque ou parfois d’un tégument sédimentaire de ce socle et de celui des fenêtres, qui forme un autochtone relatif. Les complexes de nappes comprennent les zones externes ou Externides (c’est le para-autochtone), les lames cratoniques (matériel précambrien allochtone) et les zones internes ou Internides (allochtones) surmontées par des unités «ultra» d’origine encore plus distale.

Les Calédonides scandinaves, occupant une place privilégiée dans la partie septentrionale de l’ensemble orogénique calédono-appalachien, présentent des périodes de déformation qui s’échelonnent, suivant les zones de la chaîne, depuis le Cambrien supérieur jusqu’au Dévonien moyen; elles se poursuivent jusqu’au Carbonifère supérieur dans la chaîne paléozoïque méridionale, considérée comme varisque dans le domaine péri-atlantique. Les phases orogéniques des Calédonides scandinaves peuvent se résumer, en première approximation, de la manière suivante: au Cambrien terminal (environ 500 Ma), la phase finnmarkienne d’influence limitée n’a été reconnue, et encore avec doute, que dans le nord de la Norvège et peut-être dans l’arc de Bergen; à l’Ordovicien supérieur (environ 440 Ma), la phase taconique se traduit essentiellement par des intrusions et du métamorphisme; au Silurien supérieur (environ 410-400 Ma), la phase scandinave principale est initiée par un métamorphisme syntectonique et correspond au charriage des unités tectoniques; au Dévonien moyen (environ 360-380 Ma), enfin, la phase acadienne ou svalbardienne entraîne des décrochements et des montées de dômes.

L’importance relative de ces événements est variable, mais il faut souligner que l’essentiel de la tectonique tangentielle est à rattacher au Silurien supérieur et que la disposition actuelle – indépendamment des phénomènes récents qui ont déjà été évoqués – est directement liée aux déformations dévoniennes.

Les caractères généraux de la chaîne peuvent se réduire à une organisation en nappes dont la superposition verticale est variable en fonction de la segmentation longitudinale.

La structure en nappes se traduit par des lames-feuillets dont l’épaisseur ne dépasse pas deux ou trois kilomètres et dont l’extension latérale peut atteindre plusieurs centaines de kilomètres. L’épaisseur de ces nappes diminue d’est en ouest pour finir par disparaître. Leur surface de base est généralement déformée. La zone de racine de ce matériel allochtone est inconnue et les foliations présentent un aspect général concordant et subhorizontal entre les unités, en particulier dans les segments septentrionaux. Le métamorphisme polyphasé de type barrovien est essentiellement anté-nappe, mais néanmoins syntectonique. Le passage d’une unité à une autre peut être marqué géométriquement par une discordance cartographique régionale et souvent par un saut de métamorphisme.

La segmentation longitudinale . Quatre segments (Berger-Jotun, Otta-Grønøy, Nordland, Finnmark), correspondant à des ensembles structuraux dont la composition et l’évolution sont variables, peuvent être distingués dans les Calédonides scandinaves. Ils sont séparés les uns des autres par des zones de flexure et de culmination.

La superposition verticale . La succession tectono-stratigraphique observée dans l’édifice structural calédonien scandinave varie selon le segment considéré. On distingue les Externides et les Internides en fonction de leur contenu lithologique et de leurs traits structuraux et métamorphiques. De façon générale, dans les Externides, la sédimentation calédonienne, qui s’étale du Précambrien supérieur au Silurien, correspond à une marge stable de type plate-forme continentale - bassin intracratonique; le métamorphisme calédonien est inexistant ou de degré faible et la fréquence et l’intensité des mésostructures et microstructures sont faibles dans les unités, les plus inférieures au moins. Les lames cratoniques constituées de matériel précambrien, polydéformées, polyorogéniques, séparent les Externides des Internides. Dans les Internides, la sédimentation calédonienne est plus importante et plus variée, le métamorphisme calédonien atteint les degrés moyen à élevé, le magmatisme se développe et les déformations calédoniennes peuvent être très intenses.

L’aspect rectiligne de cette chaîne, le caractère complet de la succession de ces étages structuraux, l’absence de réactivation orogénique postdévonienne et le rajeunissement de son relief font des Calédonides scandinaves une des zones les plus favorables pour aborder l’étude du domaine orogénique paléozoïque péri-atlantique. De par les conditions exceptionnelles de fraîcheur du matériel et par son caractère unique dans la distribution des roches précambriennes, le bouclier baltique est également une zone privilégiée pour l’étude des orogènes anciens.

Géographie

Relief

La péninsule scandinave (Suède et Norvège) s’allonge du nord au sud entre le 71e et le 55e degré de latitude nord et se prolonge vers le sud dans le Jutland et les îles danoises, vers l’est en Finlande et dans la presqu’île de Kola (territoire soviétique).

Le relief essentiel est donné par la masse étirée des Scandes, en bordure du bouclier baltique. Cette très ancienne montagne plusieurs fois arasée a été soulevée à nouveau au Tertiaire (cf. supra ); elle se présente surtout sous la forme de hautes surfaces, atteignant parfois plus de 2 000 mètres (Glittertind, 2 454 m; Galdhopiggen, 2 469 m). L’ensemble de ces hautes terres serait assez monotone si une érosion violente n’y avait pratiqué de larges entailles. Mais le tout fut remanié par les glaces épaisses de plusieurs milliers de mètres qui, au début de l’époque quaternaire, ont recouvert, écrasé toute la Scandinavie (cf. ère QUATERNAIRE). Les hauts plateaux furent à nouveau raclés tandis que les vallées étaient élargies en auges gigantesques aux murailles abruptes. Du côté norvégien, la mer a envahi ces vallées, donnant les fjords qui, épousant leurs tracés, pénètrent fort loin dans l’intérieur (Sognefjord, 136 km). En avant de cette côte s’égrènent des îles déchiquetées comme les Lofoten.

À l’est des Scandes, des plaines s’étendent sur le bouclier baltique, à travers la Suède et la Finlande; elles ont été façonnées par les glaciers qui y ont créé, en Finlande notamment, les multiples cuvettes où se sont installés les lacs, et elles ont été couvertes par les dépôts qu’abandonnaient les glaciers en recul. Ce sont des lits d’argiles lacustres, alternativement claires et foncées suivant la saison de leur formation, les varves ; des bosses allongées, les drumlins ; ou bien ce sont de longues levées de pierres et de sables, les ôs (å ou eskers ), larges de quelques mètres, qui serpentent sur des dizaines, parfois des centaines de kilomètres. Ces ôs représentent soit les longues chaînes de deltas formés dans la mer au débouché des torrents sous-glaciaires pendant le recul des glaces, soit le remplissage des lits de torrents sous-glaciaires. Perpendiculaires à eux, jalonnant d’anciens arrêts du front glaciaire, s’étaient accumulées des rangées de dépôts comme ceux qui forment le double bourrelet montagneux des Salpausselkä, ourlant le sud de la Finlande.

Les effets de la glaciation n’ont pas fini de se manifester. Sous l’énorme poids des glaces, les terres s’étaient affaissées; elles se redressent lentement depuis plusieurs milliers d’années, sortant des eaux qui les avaient envahies. On constate actuellement un soulèvement de 40 centimètres par siècle à Stockholm; aussi, la mer recule et les estuaires s’assèchent.

Le Danemark, au sud, est formé par de nombreuses îles très basses, à l’est d’une longue moraine qui dessine la presqu’île du Jutland.

Climat, hydrographie et végétation

Le climat se trouve naturellement sous l’influence des hautes latitudes (fig. 2): la péninsule est traversée par le cercle polaire, et l’extrémité méridionale du Danemark est encore à plus de 540, latitude du Labrador. Aussi le Nord connaît-il des hivers très froids (à Karesuando, la moyenne de février est de 漣 13,9 0C; le minimum de 漣 48,1 0C en 1966). Mais on est là sur la façade occidentale de l’Europe, et les jet-streams lancent des cyclones qui longent le front polaire d’ouest en est en adoucissent la température; il arrive, d’autre part, que des poussées d’air méridional, plus chaud, viennent attaquer ce front polaire, en particulier lorsqu’un blocage anticyclonique des jet-streams permet une circulation méridienne; enfin, la péninsule est léchée par le courant nord-atlantique, qui renforce l’influence maritime. Aussi la côte occidentale garde-t-elle des hivers assez doux: à Bergen, la moyenne du mois le plus froid est de + 1,3 0C; à Bodö, au nord du cercle polaire, elle est encore de 漣 2,4 0C. En revanche, sur cette côte, les moyennes du mois le plus chaud ne dépassent guère 15 0C.

À mesure que l’on s’éloigne de l’océan vers l’est, le caractère continental s’accentue: à Stockholm, la moyenne de février est de 漣 3,1 0C, à Kuopio (Finlande) de 漣 9,7 0C; les étés sont plus chauds: on a, comme moyennes de juillet, + 17,3 0C à Oslo, + 17,8 0C à Stockholm et à Helsinki.

Le phénomène le plus caractéristique en ces hautes latitudes est la variation de l’ensoleillement. Dans le nord, au-delà du cercle polaire, on voit encore à minuit le soleil briller à l’horizon et, dans la plus grande partie de la Scandinavie, les courtes nuits d’été restent claires tandis que l’obscurité restreint les journées d’hiver; de toute façon, le soleil s’élève peu au-dessus de l’horizon et darde des rayons subhorizontaux.

Les précipitations sont énormes quand les vents atlantiques heurtent la barrière montagneuse; on a près de 2 mètres en moyenne par an à Bergen, et, sur les montagnes, la hauteur peut atteindre 4 mètres avec un maximum en automne. Les régions orientales, moins arrosées, reçoivent de 300 à 600 millimètres, tombant surtout en été (Stockholm, 555 mm). Souvent, ces précipitations tombent sous forme de neige qui tient tout l’hiver et, même, donne lieu en Norvège à quelques glaciers (Jöstedalbre).

De part et d’autre des Scandes, les pluies alimentent des cours d’eau grossièrement parallèles, courts et de fort débit sur le versant occidental, plus longs sur le versant oriental. Les fleuves attirés vers le sud présentent de plus longs parcours (Glomma, 611 km; Götaälv, 720 km).

Le tableau de l’hydrographie ne serait pas complet si l’on n’insistait pas sur le rôle des innombrables lacs, nichés dans les cuvettes des plateaux (en Finlande, on en compte près de 60 000) ou encore au débouché des vallées montagnardes (Storsjö, Mjösa). Les plus vastes sont cependant installés dans la dépression centrale suédoise: Mälar, Hjälmar, Vätter et surtout Väner (5 585 km2). Rivières en forte pente et lacs de barrage ont permis de puissantes installations hydro-électriques.

La végétation bénéficie de ces abondantes précipitations, bien que latitude et altitude lui imposent leur servitude. La zone subarctique, où la période végétative, bénéficiant d’ailleurs d’une luminosité accrue, ne dure guère que quatre mois, ne présente qu’une végétation assez clairsemée. Mais la plus grande partie de la péninsule et de la Finlande appartient à la zone boréale de conifères (pins et sapins), parsemée de tourbières. La Suède méridionale porte la forêt mixte, où les arbres à feuilles caduques (bouleaux, saules) se mêlent aux conifères, tandis qu’au Danemark et en Scanie dominent les feuillus (hêtres notamment).

Populations

La population scandinave compte, en 1992, environ 8,7 millions d’habitants en Suède, 4,3 en Norvège, 5,2 au Danemark et 264 000 habitants en Islande, auxquels il faut ajouter 5 millions d’habitants pour la Finlande. Le taux de natalité est plus élevé en Norvège et en Suède (en 1992, respectivement 14,0 et 14,1 p. 1 000) qu’au Danemark et en Finlande (13,1 p. 1 000 dans l’un et l’autre pays). L’abaissement du taux de mortalité aux environs de 10 p. 1 000 permet un accroissement continu de la population. Une partie de plus en plus faible de celle-ci vit de l’agriculture et des activités annexes (pêche, travaux forestiers) qui se combinent souvent avec elle et tiennent une place importante. La motorisation des travaux agricoles, l’emploi des scieries mécaniques, le déclin de la petite pêche font que ce secteur primaire n’affecte plus guère aujourd’hui que 10 p. 100 de la population active en Suède (un peu plus en Norvège et au Danemark). La part de la population active employée dans l’industrie, le commerce et les services ne cesse de croître. Dans l’ensemble, le niveau de vie est assez élevé, surtout en Suède où l’on compte près d’une voiture de tourisme pour trois habitants.

L’habitat est assez dispersé; des petites agglomérations jouent le rôle de centres commerciaux et se développent de plus en plus par l’implantation de petites industries. Les grandes villes sont rares. Deux agglomérations seulement, Stockholm et Copenhague (1 409 000 et 1 380 000), dépassent le million d’habitants; deux autres, Göteborg (677 000) et Oslo (598 000), le demi-million.

La population est en outre très inégalement répartie. Elle est plus dense le long des côtes, où elle forme en Norvège un mince liseré au pied de la montagne et garnit en Suède les plaines côtières. Elle afflue surtout vers le sud: en Norvège, elle se répand aux environs d’Oslo; en Suède, elle se trouve presque tout entière au sud de la latitude d’Upsal et s’étale dans la dépression centrale, de Stockholm à Göteborg, et en Scanie; mais c’est au Danemark que la densité est la plus forte: 119 habitants au kilomètre carré, tandis qu’elle est de 21 pour l’ensemble de la Suède, de 13 pour la Norvège.

Les régions circumpolaires sont presque désertes (de 3 à 4 habitants au kilomètre carré dans les districts du Nord) et se vident de plus en plus par un exode vers le sud. On s’est efforcé de freiner cet exode par l’implantation d’industries profitant de la proximité de mines de fer: aciéries de Mo-i-Rana en Norvège, de Luleå en Suède. Mention spéciale doit être faite de la présence dans ces régions des Lapons, qui sont environ 35 000 dans le nord de la Fenno-Scandie (Finlande, Suède et surtout Norvège); un petit nombre d’entre eux sont restés fidèles à leur vocation d’éleveurs de rennes et ont gardé leurs traditions, leur langue, leur costume; leur vie se passe à conduire leurs troupeaux entre les stations hivernales et les montagnes d’été.

Régions

Un pays aussi vaste connaît une grande diversité physique et humaine.

Au nord, les fjells , à peu près dépourvus de toute végétation, conservent de la neige en toutes saisons; des bosses, des sommets aux pentes assez douces surmontent des dépressions marécageuses. L’ensemble est plutôt austère, mais c’est aujourd’hui une grande attraction touristique: on va contempler le soleil de minuit; on peut faire du ski en toutes saisons et l’on recherche une nature inviolée; seules les usines hydroélectriques risquent d’altérer le paysage. Et, à travers ces fjells, les vallées ont donné, surtout en Norvège, des formes grandioses.

Les montagnes plus méridionales conservent encore de la neige, et même des glaciers sur les points les plus hauts; mais on a surtout de grandes surfaces monotones comme le Hardangervidda, et les forêts montent à l’assaut de toutes ces montagnes. Les plaines septentrionales aussi sont couvertes par les forêts de résineux et le manteau en semble continu, obsédant, malgré de rares clairières. Les bûcherons débitent les troncs à la hache et confient les bûches aux fleuves qui les charrient jusqu’à la mer; au débouché de ces fleuves se sont installées, sur la côte, des usines de cellulose. Mais, de plus en plus, s’installent des scieries mécaniques.

Sur le plateau finlandais, les bosses rocheuses boisées se soulèvent parmi les lacs; c’est par bateau, en été, ou par traîneau, en hiver, que se font bien des communications.

Les hommes se sont rassemblés dans les plaines du Sud. Autour du golfe d’Oslo s’est développée en Norvège une véritable conurbation; c’est aussi au sud, près du golfe de Finlande, que s’est massée la population finlandaise. La grande dépression centrale de la Suède doit à la fertilité des sédiments marins qui l’occupent, à la facilité des communications d’être le cœur de ce pays; c’est là que se trouvent, aux deux extrémités, Stockholm et Göteborg, et toute une chaîne de villes les relie, où se développe une intense activité industrielle.

À l’extrémité méridionale de la Suède, séparée de cette dépression par la bosse du Småland, la Scanie est un petit morceau d’Europe centrale rattaché à la péninsule par le déplacement des bras de mer. Les sols sont plus chauds et les conditions climatiques plus favorables. C’est le grenier de la Suède; mais le paysage, avec ses fermes construites en pierre, n’appartient déjà plus tout à fait à ce pays. La péninsule s’apparente ainsi déjà vers le sud au continent dont elle n’est séparée que par un étroit chenal.

Au-delà de ce chenal, le Danemark est formé par de nombreuses îles, plates et basses, et par la presqu’île du Jutland. Le climat tiède et humide en fait une région d’élevage privilégiée. Autour d’un grand port qui commande le passage du Sund s’est développée la ville de Copenhague, la plus grande des villes scandinaves, dont le Danemark apparaît un peu comme l’arrière-pays.

La solidarité nordique

Chacun des pays qui se partagent cet ensemble nordique demeure indépendant, bien que souvent leurs destinées les aient rapprochés. Ainsi, la Norvège fit longtemps partie du royaume de Danemark, puis fut au XIXe siècle rattachée à la Suède. Surtout, certains traits sont communs aux pays scandinaves. Ils sont tous liés à la mer qui les enserre; toutes les villes importantes sont des ports. Les Scandinaves ont été connus comme de grands navigateurs dès leur apparition dans l’histoire; leurs flottes comptent encore aujourd’hui parmi les premières du monde, et la pêche reste une de leurs principales ressources. Les immenses forêts, les mines offrent des matières premières. L’industrialisation fut tardive, mais aujourd’hui tous ces pays tirent parti de leurs ressources, y emploient leurs immenses possibilités hydro-électriques et s’alignent sur les autres nations européennes.

La Suède, la Norvège et le Danemark ont tendance à se rapprocher encore, à former bloc. Leurs drapeaux flottent côte à côte. Des conventions permettent la libre circulation des travailleurs, des touristes. Cependant on n’a point réussi à réaliser l’Union nordique dont beaucoup rêvaient. Les États les plus occidentaux ont tendance à s’aligner sur la Grande-Bretagne, la grande voisine: le Danemark entre en même temps qu’elle dans le Marché commun, tandis que la Suède craint de compromettre une neutralité traditionnelle. Il reste qu’on ne saurait négliger cette conscience d’appartenir à une communauté qui se cherche. Si les obstacles politiques demeurent, les obstacles matériels s’amenuisent; le pont projeté sur le Sund, reliant la Suède au Danemark, serait le symbole de cette unité scandinave.

Une place à part devrait être réservée à l’Islande [cf. ISLANDE], qui, séparée du Danemark en plusieurs étapes depuis 1918, représente le quatrième État scandinave. Cette île volcanique, située au milieu de l’Atlantique nord, à quelque 800 kilomètres de la terre européenne la plus proche, est faiblement peuplée (264 000 habitants, soit 3,4 au km2 libre de glace) et 40 p. 100 de sa population vit dans la capitale, Reykjavik.

2. La civilisation ancienne

Les structures sociales

L’oligarchie paysanne

Sauf sur les fronts pionniers au peuplement très lâche (Lappland norvégien, Norrland suédois), l’ancienne société scandinave peut être définie comme une oligarchie de paysans riches. Même si la littérature vante plus volontiers le guerrier ou le Viking, le paysan propriétaire (bóndi , pluriel bændr ) est l’assise de l’ordre social. Les Scandinaves, même s’ils participent à la vie politique, à l’activité maritime ou au commerce, sont d’abord des paysans.

Mais le sol et le climat n’autorisent souvent que certaines formes de vie agricole. Au Danemark et dans le sud de la Suède, la production céréalière domine et la forme de peuplement la plus courante est le village groupé; au moins à partir du XIe siècle, les contraintes collectives, notamment en matière d’assolement, y sont souvent très lourdes et rapidement aggravées par les exigences de la fiscalité royale; presque partout existe une unité type d’exploitation agricole, le bol , qui rappelle le manse de l’Occident carolingien. En Norvège et dans la majeure partie de la Suède, le peuplement se disperse en hameaux; les contraintes sont beaucoup moins sensibles et les activités principales sont, selon les lieux, la culture sur brûlis ou l’élevage, souvent transhumant; fréquemment, la richesse d’une ferme s’évalue par sa production en beurre. En Islande dominent les fermes isolées et l’élevage ovin et laitier. Le long des côtes, la pêche est partout active; la chasse constitue dans l’intérieur un appoint sensible.

Les terres les plus utiles et les plus anciennement exploitées sont détenues par les bændr selon un régime de pleine propriété héréditaire et à peu près inaliénable, l’ódhal , auquel ils sont très attachés. Les autres sont concédées, souvent en fermage, à de petits paysans. Pâtures et bois forment généralement des propriétés collectives du village ou du canton. Jusqu’au XIIe siècle, une partie appréciable du travail peut être accomplie par des esclaves, la plupart capturés à la guerre; assez bien traités, ceux-ci sont aisément affranchis. Leur rôle dans le peuplement de l’Islande fut considérable.

Les bændr ne possèdent pas seulement la richesse foncière qu’ils cherchent à accroître par le butin des expéditions de Vikings et dont ils se vantent sur les inscriptions runiques; ils sont aussi les ministres des cultes païens locaux, dans des sanctuaires rudimentaires ou à la maison. Avec leurs pairs, ils rendent la justice et administrent le canton au sein d’une assemblée d’hommes libres siégeant en plein air, le thing , qui est l’institution politique fondamentale des Scandinaves. Ils convoquent et commandent, à l’appel du roi, les combattants sur terre et sur mer. Une clientèle les entoure, constituée surtout de jeunes gens dont ils assurent la formation et l’entretien. S’y ajoute une «famille» au sens le plus étendu: femme, concubines, enfants et petits-enfants, affranchis, esclaves domestiques, qui se réunissent pour des banquets dans la grande salle construite en bois, le principal édifice de chaque résidence. Un sentiment de classe vigoureux, qui est parfois un orgueil de nouveaux riches, les anime à l’âge des Vikings.

Ces paysans propriétaires, toujours armés, très protégés par la loi (leur meurtre peut se payer jusqu’à 96 vaches!), jouissent d’une extrême liberté d’action. Quinconque veut sauvegarder ombrageusement sa totale indépendance a la loi avec lui. Certains en profitent pour développer une vie d’asociaux frénétiques: ce sont les berserker , à vrai dire mieux représentés dans la littérature que dans les faits. Mais le sentiment des solidarités est aussi très fort; les condamnés mis hors la loi ont grand peine à survivre. Malgré la brutalité des mœurs, les femmes libres jouissent d’une profonde considération et d’une certaine indépendance domestique et juridique.

Au-dessus des bændr s’élèvent des chefs locaux, qu’on connaît surtout dans le monde norvégien: les herses qui commandent un canton, les jarls à la tête d’une région. Leur autorité, souvent héréditaire, est battue en brèche, à partir du Xe siècle, par l’essor du pouvoir royal. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle qu’ils se muent en une noblesse à l’occidentale.

La royauté

Les conceptions païennes accordaient au roi une place considérable dans l’ordre surnaturel: il est l’intermédiaire des hommes et des dieux, et il arrive qu’on le sacrifie en cas de mauvaise récolte persistante. Mais dans l’ordre civil le rôle du roi est mesuré. Sans doute, il appartient à une famille plus ou moins consacrée (celle des Ynglingar, en Suède et en Norvège, jouit du plus grand prestige), mais il ne peut être désigné que par consentement des bændr, au sein d’un thing, et il doit inaugurer son règne en visitant tour à tour, pour s’y faire reconnaître, les diverses parties de son État. S’il commande à la guerre, il n’est guère, en temps de paix, qu’un primus inter pares , simplement plus riche et vivant avec plus de magnificence que les autres. Il touche sa part des amendes judiciaires, mais il vit surtout de sa terre. La coutume l’oblige à entretenir des poètes de cour, les scaldes (qui le flattent s’il les enrichit), à accorder une large hospitalité, à distribuer avec générosité les anneaux d’or et d’argent qui récompensent les services rendus. Il n’a pas de capitale, pas d’administration et, avant le christianisme, pas d’impôts.

Sa garde, spécialement développée, la hirdh ou lidh , formée de jeunes gens liés par serment et assujettis à des lois particulières, est le principal instrument de sa puissance. Mais les profits des raids de Vikings lui permettent parfois de recruter des mercenaires, encore plus utiles. C’est avec leur hirdh danoise et leurs mercenaires en partie suédois que Sven et Knut ont réussi, au début du Xe siècle, la conquête totale de l’Angleterre. Cette armée nouvelle, entraînée dans des camps circulaires dont l’ordonnance est d’une extraordinaire rigueur (le plus typique est Trelleborg, dans l’île de Sjælland), a été le plus efficace instrument pour construire au Danemark un État moins rudimentaire.

Une autre assise de l’État est la levée navale (leidhangr ), qui permet de réunir rapidement des flottes pour la défense côtière ou pour la guerre lointaine. Si l’idée en paraît extrêmement ancienne, notamment en Suède centrale, elle a pris au XIe siècle, sans doute sous des influences venues d’Angleterre, une forme à la fois régulière et complexe qui permit de l’utiliser plus tard pour la perception des premiers impôts directs. Ce leidhangr ne sert que rarement aux expéditions de Vikings, engagées en général sur une base volontaire, mais il assure aux populations côtières un entraînement nautique incomparable.

Le droit

Cette société est régie par un droit méticuleux, oral d’abord, puis rédigé à partir du XIIe siècle dans le cadre des things régionaux. L’esprit en est encore celui du droit germanique tel que l’Occident apprit à le connaître lors des Grandes Invasions: solidarité familiale, compositions, tarification des amendes. La procédure y occupe plus de place que les voies d’exécution. Ces droits d’origine païenne furent d’abord doublés au XIIe siècle par des codes ecclésiastiques régionaux (le droit canon commun n’étant point reçu en Scandinavie), puis remplacés en Norvège et en Suède par des codes nationaux rédigés sous l’impulsion des monarchies nouvelles à partir du XIIIe siècle.

La vie culturelle

Vie religieuse

Le paganisme nordique n’est directement connu que par des sources écrites après la conversion au christianisme, par quelques inscriptions runiques et des trouvailles archéologiques. Il subsiste beaucoup de lacunes, mais on dispose, sur les mythes, d’un document exceptionnel: l’Edda poétique (manuscrit dit Codex regius , écrit en Islande au XIIIe siècle) et son commentaire, l’Edda en prose de l’Islandais Snorri Sturluson.

On constate d’abord, au niveau supérieur, la présence d’un panthéon germanique commun, avec des divinités honorées d’un culte très actif, comme les Ases, Odhin, dieu borgne de la guerre et de la magie, et Thor, dieu de la guerre, comme aussi Freyr, dieu de la fertilité, et sa parèdre Freyja; d’autres dieux sont relégués dans une demi-retraite, comme Tyr, Njord et la plupart des Vanes, objets de mythes plus que de dévotion. Puis vient une cohorte de divinités secondaires et, au bas de l’échelle, un monde d’êtres surnaturels, comme les alfes , les disír , les trolls. Le culte comporte des aspects publics, avant tout des sacrifices sanglants (blót ) célébrés par les chefs, et des aspects privés, locaux ou domestiques. Quelques grandes cérémonies requièrent des sacrifices humains; ceux qui sont offerts à Odhin se font par pendaison.

Ces cultes, liés à la stabilité de l’habitat et du lignage, furent très ébranlés par le mouvement des Vikings. Certains de ceux-ci les délaissèrent pour ne croire qu’«en eux-mêmes et en leur propre force»; d’autres tentèrent un syncrétisme avec le christianisme; d’autres encore voulurent faire de l’ancien paganisme un «antichristianisme», avec un ondoiement païen et le marteau de Thor face à la croix. Un premier effort missionnaire (Ansgar), tenté par Louis le Pieux dans le deuxième quart du IXe siècle, n’atteignit que des marchands sans influence. Des contacts plus efficaces se nouèrent au Xe siècle avec les Églises d’Angleterre et de Hambourg. Mais la conversion ne commença vraiment que par le sommet, quand des rois furent touchés à partir de la fin du Xe siècle. Il s’agissait soit d’anciens Vikings, qui avaient connu le christianisme outre-mer, comme en Norvège Olaf Tryggvason, puis saint Olaf, soit des souverains qui subissaient une pression chrétienne sur leurs frontières, comme au Danemark Harald à la Dent bleue. La Suède, moins exposée à des contacts extérieurs, suivit le mouvement avec près d’un siècle de retard: elle comptait encore quelques païens au début du XIIe siècle.

Pour être reçue dans le Nord, la foi nouvelle dut revêtir des aspects originaux, accepter certains compromis. Si les sacrifices, la consommation de la viande de cheval et l’inhumation sous un tumulus furent rejetés avec horreur, on accepta les libations saisonnières, l’application à Noël du nom de la fête païenne de la mi-hiver (Jól) et même, pendant un temps, l’exposition des nouveau-nés. Le clergé n’observa guère le célibat. Le ralliement au christianisme n’empêcha pas, en Norvège et en Islande, la survie d’une tradition littéraire païenne, en langue locale, d’une extrême vigueur. Un alignement complet sur la chrétienté latine n’intervint pas avant la fin du Moyen Âge.

Vie intellectuelle

Comme tout le monde germanique, la Scandinavie avait utilisé, depuis le IIe siècle, l’écriture runique pour des formules laconiques, marques de propriété, dédicaces, incantations. L’extrême intérêt philologique de ces textes, d’ailleurs peu nombreux, ne masque pas l’inaptitude du système à exprimer une pensée élaborée. Une simplification des runes, au IXe siècle, apporta peu de changements, mais, au Xe siècle, certaines inscriptions commencent à prendre une valeur historique; elles se multiplient au XIe siècle, surtout en Suède centrale et dans les îles baltiques. Grâce à elles apparaît clairement le monde intellectuel du second âge des Vikings; leurs données sont confirmées par les poésies scaldiques, puis par les sagas, recueillies par écrit à partir du XIIe siècle.

Trois ou quatre tendances dominent le tableau ainsi dressé: d’abord un goût prononcé pour une poésie complexe, savante, faisant appel à tous les souvenirs de la mythologie et aux ressources d’une métrique d’une incroyable dextérité technique; puis, en prose, une prédilection pour les narrations directes et frappantes, s’attachant surtout aux hommes ayant trouvé une mort héroïque ou lointaine; enfin un intérêt marqué pour les généalogies, les histoires de familles qui constituent le sujet de beaucoup des meilleures sagas.

La production qui subsiste est en majeure partie norvégienne et islandaise. Celle du Danemark est connue par la belle transposition en latin classique rédigée dans les premières années du XIIIe siècle par un clerc de Roskilde, Saxo Grammaticus. Rien ou presque ne survit de ce qui a pu naître en Suède après l’époque des textes runiques.

Vie artistique

Dès le temps des Grandes Invasions, le Nord avait connu, sous la double inspiration de Rome et de l’art des steppes, un développement remarquable de l’orfèvrerie, qui resta jusqu’au IXe siècle la branche la plus originale de l’art, ou du moins de ce que l’archéologie permet d’en connaître. On y observe déjà une tendance à l’abstraction jointe à une éblouissante virtuosité technique. À partir du IXe siècle, le tableau s’enrichit de nombreuses sculptures sur bois (notamment celles du navire d’Oseberg), puis, au XIe siècle, de gravures sur des stèles runiques. On y décèle l’évolution d’un décor animalier stylisé qui, animé d’un sens exubérant de la vie, couvre de ses entrelacs complexes toute la surface disponible.

Des apports carolingiens, puis anglo-saxons, sont certains, mais l’originalité scandinave est vigoureuse; les styles dits de Jelling (fin du Xe s.) et d’Urnes (XIe s.) ont même rayonné largement sur les îles Britanniques. Ce décor fut appliqué sans scrupules aux premières églises chrétiennes (églises en bois debout, ou stavkirker de Norvège), même si des motifs évidemment païens s’y mêlaient parfois. En revanche, dans le domaine de l’architecture de pierre, puis de brique, et de la ronde-bosse, la Scandinavie suivit, à la fin du XIe siècle, les modèles occidentaux, fournis par l’Angleterre et l’Allemagne du Nord, à un moindre degré par la France et l’Italie. L’art roman scandinave, pour intéressant qu’il soit, notamment à Lund et à Ribe, présente peu d’innovations et de variantes créatrices.

Vers la fin de l’originalité nordique

L’âge des Vikings avait mis la Scandinavie en contact avec toute l’Europe occidentale, mais dans des conditions de supériorité telles que son originalité n’en avait pas été atteinte. La conversion la plaça plutôt en position d’infériorité, de réceptivité en tout cas. Dans tous les domaines, le monde nordique se rapproche des modèles occidentaux, à des vitesses inégales selon les pays: le Danemark ouvre en général la marche et l’Islande la ferme.

C’est d’abord la naissance des villes. La Scandinavie, avant l’âge des Vikings, ignorait le fait urbain. Puis, au début du IXe siècle, apparaissent quelques places de traite, peuplées surtout d’étrangers et assurant la liquidation du butin. Les principales étaient Birka, en Suède centrale, et Hedeby à l’extrême sud du Jutland, en des sites très favorables aux échanges à longue distance. D’autres, comme Kaupang en Norvège, n’étaient que des marchés temporaires. Jusqu’au Xe siècle, ces enclaves restent des sortes de corps étrangers, et leurs initiatives, telle la frappe de la monnaie, ne sont pas généralement suivies. Au début du XIe siècle paraît une nouvelle génération de villes, plus modestes mais plus stables, qui réussissent à s’enraciner dans le milieu scandinave, avec la coopération de l’Église: ainsi Ribe en Jutland, Lund en Scanie, Sigtuna en Suède centrale. Elles reçoivent des sièges épiscopaux puis servent de points d’appui au pouvoir royal naissant. C’est chose faite au Danemark avant 1100, en Suède et en Norvège au cours du XIIe siècle; seule l’Islande demeura jusqu’au XIXe siècle réfractaire à la vie urbaine. La plupart des villes ont toutefois subi à partir du XIIIe siècle une très forte empreinte allemande.

Ensuite s’élaborèrent des monarchies féodales, avec une noblesse hiérarchisée, une chevalerie lourde (qui apparaît à la bataille de Fotevik en 1134), et bientôt furent construits quelques châteaux forts. Autour de la couronne se constitue une administration doublée d’une fiscalité. L’Église aligne ses coutumes sur le droit canonique commun; à cet égard, la mission du cardinal anglais Nicolas Brekespear en Norvège, en 1152, marque une étape décisive. La culture latine se répand partout avec la diffusion du monachisme, accomplie pour l’essentiel au XIIe siècle sous l’impulsion des Cisterciens. À la fin du XIIe siècle, la Scandinavie s’est suffisamment mise à l’unisson de l’Europe occidentale pour participer à des phénomènes comme la lutte de l’épiscopat et de la couronne, ou la croisade chez les infidèles. Cependant, surtout en Norvège et en Islande, sa culture originale survit: la littérature laïque en langue nationale est toujours très vivante, les runes mêmes ne sont pas oubliées.

3. Les langues

Le nordique commun

La reconstitution du nordique commun (urnordisk ) n’est possible que par comparaison avec d’autres langues germaniques archaïques, en analysant les noms de lieux et de personnes, les vocables retenus par ceux des auteurs classiques qui ont parlé du Nord au début de notre ère, les emprunts que lui ont faits le finnois et les dialectes lapons (on reconnaît, par exemple, dróttinn dans ruhtinas ou guld dans kulta ), et les inscriptions runiques rédigées dans l’ancien fu ark à vingt-quatre signes. D’autre part, mis très tôt en contact avec le monde celtique et avec la Romania, le Nord a emprunté de bonne heure à ces voisins quelques vocables, utilitaires surtout (vin , kål = «chou», peppar , mantel , mur , tegel ou des noms d’agents en -are 麗 latin -arius ).

Langue indo-européenne, le nordique commun était donc une langue à flexions, où les rapports grammaticaux s’exprimaient par différentes terminaisons (de cas, de genres, de nombres, de personnes) qui s’ajoutaient aux radicaux soit directement, soit par l’intermédiaire d’un affixe de liaison. Le jeu des influences réciproques des sons vocaliques à l’intérieur d’un mot et en fonction de la position de l’accent provoque diverses altérations (parmi lesquelles les métaphonies) qui rendent compte des déclinaisons et des conjugaisons. Le nordique commun a hérité de l’indo-européen ses trois genres (masculin, féminin, neutre), ses trois nombres (singulier, pluriel, et duel qui survivra longtemps en islandais: pronom personnel vit , «nous» = «toi et moi», par opposition à vér , «nous tous»), ses huit cas (nominatif, génitif, datif, accusatif, ablatif, vocatif, locatif et instrumental, qui se réduiront progressivement aux quatre premiers, les quatre autres disparaissant rapidement à l’exception de l’instrumental qui survit dans certaines tournures figées en islandais: kasta steini , «jeter une pierre», ríd–a hesti , «monter un cheval») et un système de temps verbaux reposant sur l’alternance vocalique, ou apophonie, du radical verbal, elle-même fonction de l’accent, d’où naîtra la conjugaison dite forte (verbe bera , «porter», prétérit singulier bar , pluriel bárum , participe passé borinn ). En raison de ces flexions, l’ordre des mots y était très libre, caractère qui, s’il a disparu totalement en suédois, danois et norvégien, s’est partiellement maintenu en islandais.

Langue germanique, le nordique commun présentait en outre les quatre traits caractéristiques de la famille. D’abord, les traces de ce que l’on appelle la mutation consonantique qui a transformé les occlusives aspirées (bh , dh , gh : sanskrit bharati ) en constrictives sonores ( 廓, 嗀, 塚, finalement notées b , d , g : islandais bera ), les occlusives sourdes (p , t , k : sanskrit p d ) en fricatives sourdes (f , , h : islandais fótr, «pied») et les occlusives sonores (b , d , g : latin genu ) en occlusives sourdes (p t , k : islandais kné ); d’autre part, les conséquences de ce qu’on désigne par loi de Verner: une fricative sourde (f , , 﨑, s ) devient sonore (v , d– , 率, z ) si la syllabe précédente en indo-européen ne portait pas l’accent principal du mot, phénomène qui explique en particulier les alternances entre prétérit singulier et prétérit pluriel (pour le verbe être: vera , prétérit singulier vas , pluriel várum ). Ensuite, le déplacement de l’accent: l’indo-européen avait un accent musical et mobile qui tend à se fixer, en germanique, sur la première syllabe du mot, ce qui entraîne la réduction ou la disparition (syncope) de syllabes non accentuées surtout en finale et l’apparition du principe typiquement germanique de l’allitération caractéristique de la formulation archaïque, dans les plus anciens textes de lois, dans la poésie eddique et scaldique et dans les expressions populaires antiques; à l’inverse du germanique oriental ou occidental, le nordique commun présente une utilisation accentuelle de la mélodie du discours sous la forme de l’accent caractéristique, dit musical (ou «grave» ou accent II), du suédois et du norvégien moderne (suédois flicka [ flik ka], norvégien kvinne [ kvin n face=F3210 易] et dans le «coup de glotte» ou Stød– du danois (Bro [bro. ]) et de l’islandais (ekki [ 﨎k. ki]). En troisième lieu, alors qu’en indo-européen l’adjectif se déclinait comme le substantif, une différenciation s’est opérée entre déclinaison de l’adjectif et déclinaison du substantif, sans doute sous l’influence de la déclinaison pronominale, puis, en ce qui concerne l’adjectif lui-même, entre déclinaison dite forte (ou indéfinie: sunr gód–r , «un bon fils») et déclinaison dite faible (ou définie: inn gód–i sunr , «le bon fils») dont la formation, par le développement d’un suffixe nominal en n-, constitue une originalité. Enfin apparaît une conjugaison dite faible des verbes (où ce n’est pas la modification de la voyelle radicale qui marque le prétérit ou le participe passé) par adjonction au radical de l’infinitif d’un suffixe à dentale (islandais kalla , «appeler», présent kalla , prétérit kallad–a , participe passé kallad–r ; cf. suédois älska , «aimer», présent älskar , prétérit älskade , participe passé älskad ) qui est peut-être lui-même la réduction d’une tournure périphrastique où intervenait un verbe qui donnera tun en allemand et do en anglais, sur le type de formation du futur français aimer-ai (latin amare habeo ): kallo-d–ed–okallod–okallad–a .

Évolution et diversification

La période du nordique commun cesse vers l’an 800. À partir de ce moment, les inscriptions runiques beaucoup plus nombreuses permettent de suivre l’évolution de cette langue et sa diversification progressive en nordique occidental (représenté, d’un côté, par le vieux norvégien, de l’autre, par l’islandais) et en nordique oriental (d’une part, vieux suédois, d’autre part, vieux danois). Divers phénomènes se manifestent alors, après celui de la syncope (chute des voyelles atones: dagardagr , «jour»; réduction des voyelles atones longues ou portant un accent secondaire en voyelles courtes: datif katil 勒katli ), celui de la métaphonie (ou changement affectant la voyelle d’une syllabe accentuée, en général sous l’influence d’une voyelle atone située dans une syllabe qui suit: le a de vira , «homme» – cf. latin vir – transforme le i en e : islandais verr ) et celui de la fracture (ou diphtongaison d’un e bref en -ja ou en -jo sous l’influence d’un a ou d’un u non accentué: helmaRhjálmr , «heaume»); le j et le w tombent à l’initiale devant une voyelle postérieure (jungaRungr , «jeune»; wulfaRúlfr , «loup»), tandis que s’établissent diverses assimilations consonantiques (gul agull , «or»; stainaRsteinn , «pierre»; lausaRlauss , «libre», suffixe privatif). À noter, surtout, l’apparition d’un médio-passif (par adjonction au verbe d’un suffixe pronominal réfléchi -mik , - ik , -sik progressivement réduit à -mk , -sk , puis, par alignement sur la troisième personne, à -s : sur islandais kallakalla-sik , puis kallask , cf. suédois moderne träffas ) et celle de l’article défini postposé, par réduction d’un ancien démonstratif: islandais dagr , «jour», dagrinn , «le jour». Ces deux derniers traits restent aujourd’hui typiques du suédois et du norvégien, le médio-passif ayant souvent pris le sens d’un pur déponent (suédois hoppas , «espérer») et l’article défini postposé admettant même une construction pléonastique devant adjectif: suédois den trasiga stolen , «la chaise cassée», où l’article défini figure deux fois: den (antéposé) et -en (postposé).

Fixation des langues nationales

L’époque littéraire, qui commence avec la christianisation du Nord (en gros, à partir de l’an mille), va assister à la fixation des langues scandinaves selon un double processus: d’un côté, la remarquable stabilité de l’islandais qui n’évoluera pour ainsi dire plus, sinon dans la prononciation; de l’autre, la simplification accélérée du suédois et du danois, et, en conséquence, du norvégien, ce dernier ayant dû à une histoire contrariée d’attendre l’émancipation du joug danois pour acquérir une physionomie propre. Il convient donc d’examiner brièvement maintenant chaque langue en particulier.

Pour diverses raisons: isolement dû à l’éloignement, nuit des siècles de dépendance danoise, repli sur le prestigieux passé littéraire du Moyen Âge, l’islandais a subi si peu de transformations en plus de sept siècles que l’homme de la rue lit aujourd’hui sans aucune peine les textes des sagas (XIIIe s.). Demeuré hautement infléchi, l’islandais constitue en quelque sorte le latin des autres langues scandinaves, d’autant qu’il a fait très peu d’emprunts étrangers et qu’il s’efforce d’«islandiser» les néologismes indispensables (par exemple, téléphone se dit sími , talsími , «fil pour parler»), mais un latin qui resterait vivant.

Le féroén , en contacts plus fréquents et plus étroits avec la Scandinavie continentale, a, lui aussi, conservé quantité de traits anciens, mais il se rapproche de la prononciation norvégienne.

Avec le danois , on a affaire à des bouleversements considérables, phonétiques, grammaticaux et syntaxiques, qui mèneront à la relative simplicité actuelle, simplicité que reflètent tant les réformes orthographiques qui se sont succédé depuis un siècle que la relative minceur des manuels de grammaire modernes. Comme les autres langues scandinaves continentales, le danois n’a plus que deux cas, nominatif et génitif en -s , deux genres (l’un, dit commun, regroupe masculin et féminin, que ces genres soient «réels» ou grammaticaux, l’autre est le neutre), une conjugaison très simple et fort peu infléchie, où subsiste tout de même la distinction entre verbes forts et faibles, le mode de suffixation de l’article défini signalé plus haut (–Dreng , «garçon», –Drengen , «le garçon»), deux formes de l’adjectif (fort et faible selon qu’il est précédé de l’article défini ou non: en stor y , «une grande ville», den store y , «la grande ville»). Comme les autres, il a fait, dès l’époque viking, et sans cesse depuis, des emprunts considérables à l’allemand, à l’anglais et au français.

Le même processus de constante simplification et d’abréviation marque le suédois. Les dialectes persistent pourtant plus longtemps qu’ailleurs, et l’un au moins, le gotlandais (gutnisk ), parlé dans l’île de Gotland, en mer Baltique, conserve son indépendance et quantité de traits archaïques (anciennes diphtongues, traces de métaphonies et autres caractères qui ne vont pas sans rappeler le gotique). Le phénomène le plus intéressant du suédois est l’existence parallèle, non encore parfaitement disparue, d’une langue de la chancellerie et de l’Église, pesante, solennelle, encombrée de tournures compliquées et de calques allemands ou latins sinon danois, et d’une langue populaire plus simple qui, surtout aujourd’hui, impose ses lois et ses graphies propres (tendant à la rapprocher d’une écriture réellement phonétique) à la langue écrite.

Quant au norvégien , après avoir subi une évolution identique à celle du danois ou du suédois, il traverse, en tant que tel, une grave crise à partir du XVe siècle. Devenue danoise, la Norvège doit alors employer le danois comme langue officielle pendant quatre siècles, ce qui compromet irrémédiablement son évolution propre. Le résultat est que deux idiomes se sont développés simultanément, le norvégien de l’élite et des villes, bymål ou bokmål ou encore riksmål , qui est une variante du danois employé par la majorité des écrivains jusqu’à nos jours, et le norvégien du peuple et des campagnes, landsmål , resté plus proche des origines. Avec le romantisme nationaliste et l’émancipation, à partir du milieu du XIXe siècle, un effort pour revenir aux sources aboutit à la mise à l’honneur du nynorsk (néo-norvégien), qui est fondé sur le landsmål avec adjonction d’un vocabulaire repris des temps passés. Officiellement, aujourd’hui, les deux langues sont sur un pied d’égalité, d’autant qu’une littérature originale s’est créée en nynorsk; mais le bokmål, qui demeure la langue littéraire par excellence, résiste, et l’on fait actuellement en Norvège de grands efforts pour rapprocher les deux langues l’une de l’autre et les fondre en une langue commune ou samnorsk .

Langues de haute culture au passé prestigieux, puisque parlées par les Vikings et les découvreurs de l’Amérique, mode d’expression de l’Edda , de la poésie scaldique et des sagas, porteuses d’une civilisation que certains tiennent même aujourd’hui pour modèle, les langues scandinaves ont été aussi le support de littératures admirables qui ne se sont jamais démenties depuis les inscriptions runiques jusqu’à Laxness (Islandais) en passant par Kierkegaard et Andersen (Danois), Ibsen et Hamsun (Norvégiens), Selma Lagerlöf, Strindberg et Lagerkvist (Suédois). Elles ont en outre le mérite de demeurer remarquablement vivantes, et ce n’est certes pas par hyperbole que Gide, préfaçant Lagerkvist, disait que tout homme cultivé se devrait de les pratiquer.

4. Art pré-viking

Si, bien après l’époque romaine, la Scandinavie reste encore pour beaucoup une île lointaine perdue dans les brumes du Nord, au-delà des limites du monde connu, les peuples germaniques qui y vivent, et que l’on peut qualifier de nordiques, entretiennent depuis longtemps de fructueuses relations commerciales avec l’Empire romain, auquel ils semblent avoir servi de mercenaires. L’archéologie, seule source de cette époque protohistorique (les premiers textes scandinaves datent du Xe s.), révèle leur richesse en métal précieux, au service d’un art décoratif original et en constante évolution. Bien avant que les Vikings ne fassent sur la scène européenne une entrée remarquée se développe en Scandinavie un style décoratif étroitement lié à ceux d’une Europe germanique encore très romanisée: l’art animalier. Son apogée coïncide avec le développement d’une brillante civilisation nordique, tout particulièrement en Suède orientale, autour d’Uppsala en Uppland, berceau des rois de Svea qui devaient à la fin du VIIe siècle unifier la plupart des peuples de Suède.

À la fin de l’«Âge romain du fer», selon la terminologie scandinave (vers 400 apr. J.-C.), en effet, le domaine nordique n’est pas encore individualisé. Les peuples du Danemark, de Norvège et de Suède parlent sensiblement la même langue (nordique ancien), se regroupent sur une base ethnique ou géographique en unités plus ou moins nombreuses, sous l’autorité de chefs dotés de pouvoirs religieux, sans doute élus par les hommes libres et portant parfois le titre de roi. Ils vivent la même vie, se livrant à l’agriculture, à la guerre et au commerce. Les Vikings ne feront pas autre chose et, dès le Ve siècle, l’élément naval joue un rôle important dans une région où l’eau fait partie intégrante du paysage et de la vie.

La période qui s’étend de 400 à 800 après J.-C. et que les Scandinaves divisent traditionnellement en «Âge des migrations» (400-600) et «Âge de Vendel» (600-800) est essentielle pour la compréhension de l’«Âge viking» qui lui fait suite. C’est en effet l’époque de la mise en place de structures sociales et politiques qui persisteront et l’apparition de techniques nouvelles dans l’art comme dans la navigation. Et elle semble être caractérisée surtout par la multiplicité des influences et des courants qui s’exercent sur une région pourtant lointaine. Nous savons bien peu de choses de ces hommes du Nord: les textes légendaires et poétiques, d’ailleurs largement postérieurs, les récits des historiens du VIe siècle, Jordanès ou Procope, insistent sur leur caractère énergique et cruel, leur haute stature et leur valeur guerrière; heureusement, les objets portent témoignage et les vestiges archéologiques sont innombrables. Les trouvailles sont souvent fortuites ou isolées (trésors, sépultures, etc.), surtout en Norvège où le peuplement semble avoir été plus discontinu. Cependant, les dépôts votifs des marécages (moors ) dans le Sud, les grandes sépultures de bateaux-tombes, souvent royales, les sites fortifiés de l’île d’Öland et du Jutland, les innombrables habitats de Gotland et le centre commercial et artisanal d’Helgö, sur le lac Mälar, ont livré un matériel considérable, précieux même s’il ne représente qu’une faible partie de ce qui a été enfoui dans le sol.

À partir du VIe siècle, la richesse semble se concentrer autour des lieux d’élection des Svea en Uppland (civilisation de Vendel), des Danes dans l’île de Seeland et sur la côte orientale du Jutland et, à moindre degré, dans le Vestfold et dans l’Ostfold norvégien, ce qui peut être mis en relation avec le regroupement des peuples nordiques, plus tardif en Norvège. Malgré ces découvertes, notre connaissance de l’art scandinave des hautes époques reste incomplète: si l’architecture et la plus grande partie de l’art monumental (à l’exception des stèles), la sculpture et la peinture, nous échappent, comme souvent chez les peuples germaniques de l’Âge des migrations, les arts appliqués, en revanche, arts d’ornement des équipements guerriers, bijoux et parures, nous permettent d’apprécier le degré de raffinement atteint par les artistes de l’époque.

L’or romain: bractéates et colliers

On peut remarquer au début de l’Âge des migrations, dès le IVe siècle et jusqu’au VIe siècle, l’afflux d’or qui se produit en Scandinavie méridionale (et en particulier dans les îles d’Öland et de Gotland), afflux attesté par la découverte de trésors enfouis, ou par des trouvailles isolées comportant des solidi d’or. On sait que la fin de l’Âge romain du fer a été marquée par un développement important des relations commerciales entre les Germains du Nord et l’Empire romain. La monnaie d’argent y dominait. Mais aux IVe et Ve siècles, ces relations s’intensifient, alors qu’un certain nombre de Nordiques semblent servir dans les armées romaines, comme l’attestent les armes romaines découvertes dans les dépôts sacrificiels ou votifs des moors danois aux côtés d’armes germaniques. Les soldes versées par les empereurs seraient donc à l’origine de cet afflux de monnaies d’or qui semblent avoir été frappées principalement en Italie et près du Danube. De fait, les pillages qui ont accompagné l’effondrement de l’Empire ont provoqué une redistribution du métal précieux (les Ve et VIe siècles sont d’ailleurs en Scandinavie même une période troublée comme en témoignent les trésors enfouis et le développement des forteresses rurales à Öland). Néanmoins, les solidi d’or retrouvés dans les fouilles ne représentent qu’une faible partie de l’or qui envahit alors la Scandinavie du Sud. L’or fut avant tout un matériau précieux utilisé pour la réalisation de superbes parures et d’ornements: les bractéates d’abord, dont la décoration symbolique atteste le caractère sacré, voire prophylactique, mais aussi des colliers somptueux et de petites plaques estampées aux curieux décors.

Les différents types de bractéates

Les bractéates (du latin bractea : feuille mince) sont des pendentifs de forme circulaire faits d’une mince tôle d’or, décorés par estampage d’un motif central circulaire, figuratif ou abstrait, et bordés d’un filet en cordelière ou d’une série de frises en zigzag délicatement ouvragées, sur lesquelles se détache la figure centrale. Une attache est fixée sur le pourtour, souvent ouvragée elle aussi.

Extrêmement variées puisque l’on en connaît 467 matrices, elles apparaissent au Ve siècle et disparaissent au début du VIIe siècle. On en a retrouvé à ce jour plus de 800. On s’accorde à penser qu’elles étaient utilisées à la fois comme ornement et comme amulettes, car elles portent de nombreux signes magiques (inscriptions runiques, svastikas, etc.) et représentent certainement des scènes religieuses, d’ailleurs difficiles à identifier, comportant des animaux sacrés: oiseaux, boucs, chevaux, serpents, dragons... Ces bractéates trouvent leur origine dans l’imitation de monnaies et de médailles romaines, souvent données par les empereurs à leurs auxiliaires germaniques en gage d’amitié et de protection. Ces médailles acquéraient de ce fait un pouvoir magique et prophylactique: l’empereur étant divin, sacré et tout-puissant, une partie de sa puissance passait dans l’objet. Les premières imitations semblent être apparues au IVe siècle dans les régions danubiennes et gothiques. Au Ve siècle, les premières bractéates (type A) représentent un buste d’empereur ceint d’un diadème, enveloppé d’un manteau attaché sur l’épaule et portant épée et bouclier. Une inscription, souvent illisible, figure de part et d’autre. On a pu rapprocher certaines de ces représentations de monnaies impériales connues, mais on y observe déjà certaines modifications: le relief se perd dans le tracé des figures, tandis qu’apparaissent divers éléments: animaux ou objets sacrés. Les bractéates du type B, peu nombreuses, se distinguent par des formes humaines ou animales anguleuses, réduites à quelques traits élémentaires (œil, nez, mâchoire, membres), traitées en relief à la manière de la sculpture sur bois.

Le modèle de bractéate le plus fréquent ou type C (43 p. 100 du matériel retrouvé) porte soit une tête soit un buste d’homme déjà très simplifié, dessiné sans relief, reposant directement sur un quadrupède, cheval ou bouc, souvent accompagné d’oiseaux; la bractéate de Gerete en est une illustration remarquable. Ainsi, on peut observer par rapport aux bractéates de type A une double évolution: une simplification des formes qui ne retient que les éléments supposés significatifs (chevelure, oreille, maxillaire) et un transfert d’identité probable de la divinité impériale vers les divinités germaniques (Thor et son bouc, Odin, son cheval et ses corbeaux), plus familières à l’artiste et au propriétaire de l’amulette.

Peu à peu les traits des hommes et des animaux se réduisent à quelques signes rudimentaires souvent difficiles à distinguer les uns des autres. Ils symbolisent le cou, l’œil, le nez, la bouche, l’épaule, la hanche ou la jambe et composent une anatomie parfois surprenante, mais qui possède une grande force d’expression. Au VIe siècle, les bractéates de type D portent des motifs uniquement animaliers (peut-être un cheval à l’origine), d’un dessin purement abstrait né de l’éclatement et de la recomposition des parties du corps de l’animal sous forme d’entrelacs rythmés par des «yeux». Ces compositions non figuratives sont représentatives de l’évolution générale du style décoratif animalier nordique. Nous retrouverons plus loin ses deux tendances à la linéarisation et à l’abstraction.

Colliers et plaques d’or

L’habileté exceptionnelle des orfèvres nordiques se manifeste surtout dans les colliers qui constituent souvent la pièce la plus importante des trésors enfouis au Ve siècle en Vastergötland (Suède méridionale) ou dans l’île d’Öland.

On connaît à ce jour cinq de ces colliers d’or, composés de plusieurs rangs d’anneaux tubulaires recouverts d’un lacis de filigranes et de fils perlés. Entre les anneaux, d’innombrables figurines au corps granuleux (oiseaux, quadrupèdes divers, masques humains, petits hommes accroupis) garnissent tout l’espace possible, donnant ainsi l’impression d’un tissage d’or extraordinairement chatoyant. Ces parures témoignent d’un art consommé de l’orfèvrerie et du filigrane qui rappelle les œuvres hellénistiques et atteste l’influence de l’orfèvrerie byzantine, particulièrement évidente dans le collier de Färjestaden (Öland), alors que les colliers de Möne (sept rangs, près d’un kilo d’or) et d’Älleberg en Vastergötland utilisent une technique de fil perlé plus proprement germanique et plus répandue alors.

Le caractère exceptionnel de ces colliers, leur richesse ainsi que diverses légendes laissent à penser qu’ils jouaient un rôle rituel: ils devaient être portés au cours de cérémonies religieuses par les prêtres ou par les statues des dieux. Les dieux germaniques sont souvent figurés avec des colliers ou torques, et une statuette de bois trouvée dans les marais d’Eskildstrup (Seeland) représente un dieu assis, barbu, portant un collier à trois rangs.

L’art du filigrane, alors répandu dans toute la Scandinavie, ne se limite pas à ces pièces exceptionnelles. On le retrouve dans la décoration de grosses perles d’or et de nombreuses plaques d’ornement, par exemple dans les garnitures des fourreaux d’épée du trésor de Tureholm (VIe s.). Celui-ci, qui pesait douze kilos d’or, comprenait également un lourd torque estampé et des garnitures de cornes à boire dont le décor trahit l’origine byzantine. Les orfèvres nordiques avaient donc sous les yeux des modèles qu’ils ont pu interpréter librement avec leurs propres techniques. De même, l’art des incrustations colorées, pâtes de verre, puis grenats à partir du Ve siècle, qui témoigne d’influences orientales, sur lesquelles nous reviendrons, est-il rapidement adopté en Scandinavie méridionale comme chez la plupart des peuples germaniques: on remarque tout particulièrement les fibules asymétriques à pont circulaire de l’île de Gotland, les pommeaux d’épée cloisonnés de l’Uppland et surtout les précieuses fibules danoises (vers 500) recouvertes d’une feuille d’or, qui marient l’art du filigrane et les incrustations de pierres colorées, technique d’ornementation originaire sans doute des régions danubiennes.

S’il semble abondant en Scandinavie aux Ve et VIe siècles, l’or reste un métal rare tout particulièrement employé pour la fabrication d’objets à caractère magique ou sacré.

Plus modestes que les bractéates et les colliers, mais tout aussi significatives, les petites plaques d’or estampées attestent que l’art figuratif n’était pas négligé. Elles avaient probablement un rôle prophylactique ou votif, et on les retrouve un peu partout en Scandinavie méridionale. Elles représentent, soit des couples s’embrassant (à Helgö par exemple), ce qui peut être mis en rapport avec le thème de la fertilité, soit un personnage unique vu de profil (comme à Eketorp). La technique d’estampage rappelle les matrices découvertes à Torslunda, qui représentent sans doute des danses masquées rituelles, et les décors estampés des casques de Vendel.

Le style animalier des Germains du Nord

L’art scandinave de la période des migrations nous apparaît, pour l’essentiel, comme un art décoratif qui utilise de préférence des éléments de décor empruntés au règne animal, largement transformés, mais aussi des masques humains et des motifs rythmés (frises, entrelacs) d’origine méditerranéenne. Ce style, dit «animalier», se rencontre chez la plupart des peuples germaniques de cette époque, avec des variantes régionales. C’est sans doute en Scandinavie qu’il présente à la fois l’aspect le plus achevé et les caractères les plus excessifs et les plus déconcertants. C’est d’ailleurs à partir du matériel scandinave que Bernhard Salin a élaboré en 1904 sa classification stylistique encore utilisée pour l’essentiel aujourd’hui: style I ou style de l’Âge des migrations, VIe siècle; style II ou premier style de Vendel, VIIe siècle; style III ou second style de Vendel, VIIIe siècle. Les origines de ce style, son évolution et sa signification ont suscité parmi les historiens de l’art des discussions passionnées. L’art animalier nordique est en effet un art exubérant, rythmé, vivant, qui résiste à l’analyse rationnelle, car il relève d’une logique et d’une pensée difficiles à saisir. D’autre part, ce style comporte de multiples variantes locales dont l’évolution n’est pas nécessairement simultanée, ce qui rend impossible l’établissement d’une chronologie absolue, même si les grands traits de cette évolution stylistique se retrouvent dans tout le monde germanique.

On s’accorde généralement à penser que l’art décoratif nordique trouve son origine dans la production des ateliers de bronziers du Bas-Empire romain (IVe-Ve s.), qui travaillaient pour les militaires basés sur le limes , dans les vallées du Danube et du Rhin.

Les fibules et les garnitures de ceinturons étaient décorées de motifs géométriques ou végétaux traités à l’imitation de la taille biseautée ainsi que de frises périphériques, en relief méplat, d’animaux stylisés ou mythologiques. Les nombreux objets importés retrouvés dans les fouilles attestent les relations constantes qui règnent en effet entre les Germains du Nord et la Gaule rhénane d’une part, entre les Germains du Nord et les régions du Danube d’autre part, relations nouées grâce aux échanges commerciaux, aux liens subsistant avec les Goths continentaux et à la présence de nombreux Nordiques dans les armées romaines de l’Est. Dès le début du Ve siècle, les fouilles de Sösdala et de Nydam l’attestent, on imite en Scandinavie les bijoux rhénans, avec, déjà, une certaine liberté d’interprétation dans le décor. Les très nombreuses fibules asymétriques à plaque rectangulaire ou semi-circulaire et pied rhomboïdal, qui sont les principaux supports du décor animalier dans les régions nordiques au Ve et au VIe siècle, dérivent directement des grandes fibules de métal argenté portées par les Goths et inspirées des fibules militaires du Bas-Empire.

C’est au cours du Ve siècle qu’apparaît en Scandinavie méridionale un style animalier propre qui se démarque à bien des égards des styles décoratifs précédents imités de l’art romain classique du Bas-Empire, tel le style de Sösdala (début du Ve s.) qui constitue une étape vers le style animalier.

Le style de Nydam (fin du Ve s.) défini par O. Voss en 1954 représente la forme nordique précoce du premier style des Migrations, qui s’étend alors tout autour de la mer du Nord et de la Baltique. Les motifs peu variés, souvent géométriques (spirales et vrilles), sont d’inspiration gréco-romaine, mais l’effet en relief, les techniques utilisées (taille biseautée, tampons-moules et poinçons) trahissent l’influence d’artisans germaniques ou de barbares orientaux travaillant aux confins du monde romain. Dans certaines œuvres on imite les représentations de bêtes féroces, de monstres marins ou d’êtres fantastiques, traités dans un style naturaliste ainsi que les affrontements d’animaux de part et d’autre d’un motif central. L’originalité des orfèvres nordiques se manifeste dans le traitement des motifs animaliers, voire anthropomorphes. Mais, bientôt, il devient évident que les artistes scandinaves interprètent et développent de façon totalement originale et personnelle le répertoire zoomorphe des Romains: petits animaux lovés dans des décors géométriques, êtres fantastiques mi-hommes mi-bêtes, allongés en frises, chefs d’oiseaux à bec crochu encadrant des masques humains.

Avec le style I, décrit par Bernhard Salin, apparaît un style animalier spécifique. Les animaux (quadrupèdes aux corps étirés et déformés, oiseaux aux longs becs recourbés) sont ainsi réduits à quelques éléments (tête, jambes, corps) détachés clairement les uns des autres, de telle façon que l’enchaînement organique en est disloqué, même si la connexion anatomique subsiste. Les parties du corps de l’animal sont ainsi traitées comme un décor abstrait, géométrisées, stylisées, cependant qu’un double trait fragmente la surface et souligne le décor. Ces animaux s’entrelacent autour de masques humains ou zoomorphes de façon parfaitement symétrique, comme dans les fibules du Ve siècle.

Les motifs géométriques imitant la taille biseautée disparaissent dès la fin du Ve siècle, alors que dominent sans conteste les motifs animaliers de plus en plus stylisés. Les monstres marins, fréquents auparavant, disparaissent, remplacés par des êtres fantastiques qui ne sont discernables que par la tête, les cuisses ou les pattes représentées de façon symbolique. Ce décor apparaît en quelque sorte comme un nouveau langage «codé» qui semble bien avoir eu chez les peuples nordiques un sens précis, tout en gardant une fonction magique toujours étroitement liée aux représentations d’animaux.

Au cours du VIe siècle, la stylisation, mais aussi l’aspect dynamique et l’effet de mouvement s’accentuent. On glisse de la prédominance des figures frontales, plus statiques, aux figures vues de profil, qui donnent une impression de mouvement. Les entrelacs d’animaux étroitement imbriqués les uns dans les autres et incluant des masques humains, mais aussi des membres humains, jambes et bras, couvrent entièrement la surface des fibules symétriques d’Ekeby, par exemple, d’un décor foisonnant, grouillant de vie. Plusieurs objets comportent les deux types de figures ainsi vues à la fois de face et de profil, ce qui donne un aspect étonnamment moderne au décor, qui peut aussi être lu comme une symétrie (par exemple les éléments du fourreau d’épée filigrané de Tureholm). Ces entrelacs d’animaux symétriquement opposés se rencontrent dans l’artisanat des Francs, des Alamans et des Anglo-Saxons au VIe siècle. Il n’est pas étonnant, en effet, que ce premier style animalier soit né, avec les caractères originaux que nous venons de décrire, en Scandinavie méridionale et en particulier dans les îles de la Baltique, où l’on trouve les premières fibules asymétriques à plaque rectangulaire ou semi-circulaire à décor géométrique. Carrefour privilégié des échanges entre les confins nordiques et les domaines germaniques romanisés d’une part, entre l’Orient et l’Occident d’autre part, cette région a été un creuset d’influences.

À la fin du VIe siècle surgissent des motifs décoratifs nouveaux: tresses et entrelacs rubanés, têtes d’aigles et de sangliers. Ils définissent un second style des Migrations, appelé en Scandinavie style de Vendel, car il coïncide avec le développement de la civilisation du même nom en Uppland. Ce nouveau style (style II de B. Salin) se caractérise par la stylisation poussée jusqu’à l’abstraction des animaux aux corps étirés en rubans entrelacés ou unis par des entrelacs, les éléments anatomiques étant disséminés tout au long de la tresse d’entrelacs dont ils font partie intégrante. Décoration foisonnante et rythmée, toujours organisée symétriquement, où domine la diagonale et qui couvre uniformément la surface des objets mobiliers, garnitures de ceinture, bijoux et équipements des riches chefs de guerre, livrés en abondance par les sépultures de bateaux-tombes de Vendel, Tuna, Valsgärde ou Vallstena.

Si, dans certaines régions, les deux styles coexistent sur le même objet, le style II est pourtant apparu presque brutalement en Scandinavie du Sud-Est, sans continuité avec le style I, ce qui implique une origine étrangère. Or l’origine du style II est âprement discutée. Il est certain que les éléments décoratifs nouveaux sont d’origine méditerranéenne, byzantine en particulier. Pour la plupart des chercheurs, à la suite de B. Salin, ce style, qui combine de façon originale des motifs zoomorphes symétriquement opposés et les entrelacs, est d’abord apparu sur le continent chez les Alamans et chez les Lombards d’Italie. Les contacts entre Alamans et Germains du Nord par le biais des royaumes thuringiens sont effectivement attestés au VIe siècle par l’importation et l’imitation de fibules scandinaves à décor animalier, mais aussi par l’établissement d’orfèvres nordiques en pays alémanique. Des relations intenses se poursuivent, nous l’avons vu, tout au long de la période, entre les Nordiques et les peuples des pays danubiens (or les Lombards sont en Pannonie jusqu’en 568), et les influences lombardes et alémaniques sur la décoration du mobilier des sépultures de Vendel (en particulier les décors estampés) sont incontestables. Cependant, certains archéologues scandinaves ont souligné l’originalité du style de Vendel par rapport au second style des Migrations propre au monde germanique continental: il se caractérise par le dessin très abstrait des corps d’animaux entrelacés par des fils très fins et par l’extraordinaire exubérance d’un décor traité avec une totale liberté. Ces représentations animales sont en contraste total avec l’équilibre de l’art romain qui continue à marquer l’art des Germains continentaux. Le caractère périphérique de ces régions septentrionales peut expliquer l’originalité du style animalier nordique (dont le plus proche parent est l’art anglo-saxon). Néanmoins, les dernières recherches d’H. Roth concluent à la naissance simultanée du style II en Italie lombarde et en Scandinavie, deux centres où le style I avait connu un développement remarquable.

Les stèles gravées de l’île de Gotland

Les seuls vestiges de l’art monumental lapidaire des Germains du Nord qui nous soient parvenus sont les stèles gravées retrouvées dans le sud de la Suède et surtout dans l’île de Gotland. Les stèles figuratives de cette île forment en effet un ensemble monumental unique dans le monde germanique du haut Moyen Âge, couvrant la période allant du Ve au XIe siècle. Nombreuses et variées, elles sont taillées dans le calcaire que l’on trouve dans l’île et portent des décors gravés qui étaient sans doute rehaussés de peinture aujourd’hui disparue. Ces pierres funéraires étaient érigées sur les lieux de sépulture ou de commémoration des défunts.

L’évolution stylistique n’en est pas toujours évidente, car certains types ont pu coexister, néanmoins les plus anciennes attestent une fois de plus l’importance des relations entretenues avec le monde romain, tant par les motifs décoratifs et les frises des bordures (méandres, ondes, grecques, spirales, rosaces) que par le soin apporté au poli des plaques. De taille variable (la plus grande, celle de Sanda, mesure 3,30 m), leur forme est rectangulaire, légèrement évasée vers le haut, la partie supérieure étant convexe. Cette forme sera maintenue en s’accentuant, jusqu’à la période viking.

Le motif central des stèles datant des Ve et VIe siècles est presque toujours une grande roue à spirales rayonnantes, symbole solaire, accompagnée parfois de rosaces plus petites, cernées à Sanda de serpents enroulés. La partie inférieure porte le plus souvent un décor figuratif exécuté d’un trait fin et élégant: navire à rames au profil élancé en forme de croissant, guerriers ou animaux affrontés (étalons, dauphins, hippocampes...), inspiré en droite ligne de l’art décoratif des provinces cisalpines de Rome. Les stèles de Suède continentale portent les mêmes décors. Sur certaines, pourtant, la partie inférieure est laissée lisse et l’on a supposé qu’elle avait pu recevoir une inscription en runes, aujourd’hui effacée.

D’autres types de stèles sont apparus, simultanément ou ultérieurement. Certaines, de taille plus réduite, évoquent nettement les pierres funéraires chrétiennes de la région de Trèves et présentent une voûte plate entre deux chapiteaux angulaires plus ou moins marqués, qui rappelle les frontons de sarcophages méditerranéens. Y apparaissent les premiers bateaux à voile, qui coexistent avec les motifs décoratifs classiques de grecques ou de spirales, et des oiseaux affrontés d’inspiration chrétienne.

Plus nombreuses, et promises à un riche développement à l’époque viking, les grandes stèles commémoratives, dont la décoration réaliste figurative se rapporte directement au défunt qu’elles accompagnent en quelque sorte dans la mort, ne sont sans doute pas antérieures à la seconde moitié du VIIe siècle. La stèle de Klinte Hunnings (vers 700) présente déjà tous les caractères des stèles historiées de l’Âge viking: une forme spécifique en «champignon», la «tête» étant nettement séparée du pied de forme trapézoïdale, l’ensemble est souligné par une tresse rubanée qui en dessine le contour. Cette forme serait en réalité celle des peaux de mouton sur lesquelles les artistes exécutaient des peintures destinées à décorer les maisons des riches Gotlandais. Plusieurs scènes y sont représentées en registres superposés, elles évoquent la vie du défunt (ou des légendes héroïques). Leur signification reste souvent discutée. Mais l’on y retrouve presque toujours un grand bateau à voile rectangulaire voguant sur une mer agitée et monté de guerriers dont les armes et les boucliers apparaissent alignés sur le bordage. La partie supérieure, qui constitue une sorte de tympan, montre l’arrivée du héros glorieux à cheval et en armes au Walhalla, paradis des guerriers germaniques. Précédé d’un chien, le défunt est accueilli par une walkyrie qui lui tend une corne à boire et il reçoit la couronne du vainqueur. Ici se mêlent les éléments classiques et germaniques. La gravure est profonde, le fond creusé au ciseau, puis martelé, de telle façon que les silhouettes se détachent nettement, les détails étant peints.

Les grandes stèles nous permettent, malgré leurs mutilations, d’imaginer l’art pictural épique de la fin du VIIe et du VIIIe siècle, dont l’importance, si l’on en croit les poètes des siècles suivants, était sans commune mesure avec les vestiges qui en subsistent aujourd’hui. Les boucliers, les murs, les coffres et les coffrets étaient en effet richement décorés. Mais les décors figuratifs gravés ou estampés des objets retrouvés dans les sépultures de l’Âge de Vendel, agrafes de bronze ou décors estampés des casques princiers, en sont probablement très proches.

5. L’art médiéval

Contexte historique

On s’accorde à considérer que le Moyen Âge scandinave ne commence qu’à la fin de l’époque viking, avec l’évangélisation de la Scandinavie et l’apparition de relations écrites sur la situation historique des pays correspondants. Ces trois éléments coïncident à peu près vers l’an mille aussi bien au Danemark qu’en Norvège et en Suède. Les grandes expéditions guerrières du XIe siècle qui étaient organisées en vue de conquêtes et qui mettaient aux prises des rois et des États chrétiens n’avaient plus guère de rapports avec l’époque viking proprement dite. Durant toute cette époque, qui va du VIIIe au Xe siècle, le christianisme de l’Europe occidentale s’est lentement introduit dans les pays scandinaves.

Sous le règne de Harald à la Dent bleue, le Danemark adopta officiellement le christianisme (entre 960 et 970). Selon les auteurs de sagas postérieures, la Norvège fit de même sous le roi Olav Haraldsson, durant les années qui précédèrent sa mort à la bataille de Stiklestad en 1030. Olav devint le saint national de la Norvège, dont bien des traits peuvent avoir été empruntés soit au Christ, soit à Odin. Premier saint d’origine scandinave, Olav devint extrêmement populaire. L’évangélisation fut plus lente en Suède qui avait surtout des relations avec les pays de l’Est et du Sud-Est, où il y avait peu de chrétiens à l’époque viking. C’est sans doute la raison pour laquelle le royaume de Suède n’adopta officiellement le christianisme qu’à la fin du XIe siècle. Mentionnons à titre de comparaison que l’Islande se convertit au christianisme lors d’une réunion de l’Althing en l’an mille. En peu de temps, les pays scandinaves devinrent des membres relativement pacifiques et un peu retirés de la grande famille européenne.

Pour les Scandinaves, l’époque viking fut plus internationale qu’aucune autre période postérieure, avec tout ce que cela comportait de contacts culturels. Si l’influence de l’Europe se manifeste néanmoins beaucoup plus profondément au Moyen Âge, c’est que celle-ci, par l’intermédiaire de l’Église, implanta des éléments de culture qui ne cessèrent jamais d’être actifs dans chaque fjord, chaque vallée et chaque village scandinaves. Même si l’Église acceptait pleinement la conception artistique purement scandinave, l’Église internationale devait nécessairement devenir la principale animatrice de l’art européen par suite des nombreux liens qui la rattachaient au passé classique.

Au cours de la période de transition entre l’art viking et le XIe siècle, le pouvoir royal et certaines puissantes familles firent édifier des églises centrales et des cathédrales. Il fallut l’introduction de la dîme, dans la première moitié du XIIe siècle, pour que l’Église devînt peu à peu une puissance économique et acquît l’indépendance; ainsi put-elle soutenir des idées grégoriennes d’universalité et voulut-elle se détacher de son ancien protecteur et souverain, le roi. Ce ne fut qu’au cours du XIIIe siècle que l’on en arriva à une répartition acceptable des pouvoirs.

La province ecclésiastique nordique dépendait d’abord de l’archevêché de Hambourg-Brême, puis, à partir de 1104, de celui de Lund, alors ville danoise. En 1153, la Norvège et toutes ses îles occidentales furent à elles seules constituées en un archidiocèse ayant son siège à Nidaros (Trondheim), où la châsse de saint Olav était l’objet de pieux hommages. En 1164, la Suède eut aussi son siège d’archidiocèse à Uppsala, où saint Erik était vénéré comme saint national. Saint Canut devint le grand saint du Danemark. Il est intéressant de souligner qu’ils étaient tous trois rois dans leur pays respectif.

Peu à peu tous les principaux ordres monastiques et religieux firent leur apparition: Bénédictins, Clunisiens, Cisterciens, Prémontrés, Augustins, Dominicains et Franciscains. Un seul ordre vit le jour en Scandinavie, un ordre de religieuses, celui de Sainte-Brigitte, dont le siège était à Vadstena en Suède.

Le christianisme avait été officiellement adopté dans les pays scandinaves à l’aide du pouvoir royal. Ce fut encore ce dernier qui se manifesta comme la force la plus puissante lorsqu’il fut décidé de remplacer l’Église catholique par l’Église luthérienne en 1527 en Suède et en 1536-1537 dans le Danemark et la Norvège unis. Ainsi prit fin le Moyen Âge dans les pays nordiques.

Au commencement du Moyen Âge, les pays scandinaves avaient leur propre conception artistique face à celles de l’Europe occidentale qui s’inspiraient des traditions classiques. Au cours du XIIe siècle, la civilisation de l’Europe occidentale se substitua entièrement aux traditions nationales; la Scandinavie devint désormais tributaire des impulsions artistiques venues de l’Europe et imita les modèles qu’elle en recevait.

Les styles indépendants préromans, styles de Mammen, de Ringerike et d’Urnes, dominèrent la vie artistique à partir des environs de l’an mille et jusque dans la première moitié du XIIe siècle. Le style d’Urnes en marqua l’achèvement. Ces différents styles se retrouvent dans les îles Britanniques et dans la Baltique. Les impulsions stylistiques romanes se propagèrent en Scandinavie à partir de centres situés en Allemagne du Nord et en Rhénanie, en Lombardie, en Normandie et en Angleterre. Les conceptions du style de transition et du style rayonnant émanèrent des pays baignés par la mer du Nord. En règle générale, pendant cette période, les influences venaient de l’Ouest en Scandinavie occidentale, tandis que la Scandinavie orientale et le Danemark avaient les relations les plus étroites avec l’Allemagne du Nord et la Rhénanie. À partir de 1400 environ, toute la Scandinavie, qui accueille alors le style flamboyant, est dominée par l’influence nord-allemande. Vers la fin du Moyen Âge vient s’y ajouter celle des Pays-Bas.

L’art préroman

L’art préroman couvre le premier siècle chrétien scandinave et le commencement du XIIe siècle. Le plus ancien des monuments chrétiens est ici le grand bloc de granit érigé près de l’église de Jelling au Danemark, que Harald à la Dent bleue fit décorer au cours des années 960 ou 970. Les deux faces sont gravées d’une profusion d’arabesques dans la tradition de l’art anglo-saxon du style de Winchester. Sur une face se trouve en outre un Christ attaché avec l’esquisse d’une croix et de bandes entrelacées. Sur l’autre face, un lion se bat contre des serpents qui l’attaquent; la scène symbolise sans doute la lutte entre le Bien et le Mal (le Christ et le Diable). Sur la troisième face du monument, une inscription runique dit notamment que Harald évangélisa les Danois.

Pour la première fois, les arabesques végétales classiques évincent les styles animaux nordiques. C’est l’apparition du style de Mammen (d’après le nom d’un site du nord du Jylland où fut trouvée une hache ornée). Deux célèbres coffrets, celui de l’église conventuelle de Cammin en Poméranie (disparu) et celui du Bayerisches National-museum à Munich, sont du même style. Composés de plaques en os et de montants de bronze doré, ils peuvent avoir été faits n’importe où, du Danemark à la Norvège septentrionale. Les grands animaux, les serpents et les arabesques végétales se retrouvent dans le style plus sobre dit de Ringerike, de la première moitié du XIe siècle. Le nom se rapporte à un grès rouge provenant de Ringerike au nord d’Oslo. De hautes pierres plates, en grès, ont été placées dans les cimetières pour commémorer les morts et ont été décorées de frises végétales, de personnages, d’animaux et d’inscriptions runiques: ainsi les deux pierres de trois mètres de haut découvertes à Alstad et à Dynna, et déposées au musée d’Antiquités de l’université d’Oslo. La moins ancienne, la pierre de Dynna, datant de 1050 environ, représente les trois mages et l’étable où naquit le Christ. C’est, en Norvège, le plus ancien monument indiscutablement chrétien.

La plupart des monuments du style de Ringerike sont conservés dans l’est de la Suède et au Gotland. Ce style passe insensiblement à celui d’Urnes qui couvre la majeure partie du XIe siècle et empiète largement sur le XIIe. Le matériau est essentiellement du grès que des maîtres tels que Livsten, Balle, Fot et Öpir ont décoré de bandes runiques, de serpents et d’animaux élancés quadrupèdes ou bipèdes. C’est là le dernier renouveau des styles animaux dans le Nord. Ces pierres ont été conservées par milliers et ont souvent été érigées près d’églises, et fréquemment à la mémoire d’hommes morts très loin des leurs.

Le monument principal du style d’Urnes ne se trouve cependant pas en Scandinavie orientale; c’est le portail en bois(haut de 4 m environ) du mur nord de l’église en «bois debout» (Stavkirke ) d’Urnes dans le Sogn, en Norvège. L’église date de 1150-1175 environ. Son portail et d’autres parties décorées de l’extérieur proviennent d’une plus ancienne église en bois debout située au même endroit et datant de 1050-1080 environ. Les hauts-reliefs du portail et lesbas-reliefs de la porte se composent de serpents élancés et d’assez grands reptiles ayant une patte antérieure. Ils sont en lutte et dessinent des boucles en forme de huit placées en composition continue. Les deux thèmes principaux du portail sont d’abord deux énormes reptiles étalés en voûte au-dessus de l’ouverture de la porte et ensuite le puissant lion au-dessus d’un des jambages.

Le style d’Urnes a exercé une forte influence sur les ouvrages en bois, et cela dans toute la Scandinavie. Sous une forme relativement pure, on le rencontre jusqu’aux environs de 1150. Il s’est plus tard mêlé aux impulsions stylistiques romanes dans les édifices en bois et en pierre. Son extension fut considérable. Quelques-uns des plus beaux objets en métal exécutés en Irlande dans la première moitié du XIIe siècle représentent le style d’Urnes.

L’architecture de cette période a été réalisée en rondins verticaux ou horizontaux, avec murs en torchis ou, dans la Scandinavie occidentale, en pierre brute, en tourbe ou en bois. À son apogée, on rencontre des maisons ovales aux extrémités tronquées, où les murs sont fabriqués en troncs d’arbres fendus placés debout l’un près de l’autre, dans une fosse creusée dans le sol. Ainsi furent édifiées les grandes casernes des camps de guerre de Trelleborg et de Fyrkatt au Danemark, qui datent de la fin du Xe siècle. Les panneaux des murs servaient d’appui à des cadres en bois, et, à l’intérieur, des colonnes de bois soutenaient le toit. A Lund, en Scanie, des églises un peu plus récentes furent construites de façon analogue, mais les murs en étaient droits, et deux longues colonnades intérieures enfoncées dans le sol soutenaient le toit. Dans ces églises, la nef ainsi que le chœur étaient rectangulaires. Des fouilles archéologiques effectuées après la Seconde Guerre mondiale ont montré que les églises en bois debout dont les fondations sont aussi en bois étaient de règle dans toute la Scandinavie. On trouvait des constructions analogues aussi bien dans les îles Britanniques qu’en Allemagne. À la même époque, à partir de 1050 environ, on construisait au Danemark de petits temples très simples en pierre.

La période romane

Architecture

Durant la période romane, qui couvre presque tout le XIIe siècle et le commencement du XIIIe, les vieux styles nationaux se dégradent pour faire place aux styles romans européens. Jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, les mélanges de styles sont fréquents.

Dans l’architecture religieuse, les églises en pierre évincent les églises en bois debout, sauf en Norvège. À la suite d’améliorations techniques permettant d’ériger des églises en bois debout sur de solides cadres en bois avec fondations en pierre, au lieu de les implanter directement dans la terre, il fut possible de continuer à utiliser cet ancestral mode de construction nordique. Les quelque vingt-cinq églises en bois debout conservées en Norvège représentent peut-être la contribution la plus importante de la Scandinavie à l’histoire de l’architecture. Ces églises sont constituées par un cadre inférieur en bois, des colonnes d’angle, des planches verticales et un cadre supérieur sur lequel repose le toit. Pour les églises à trois nefs, de robustes solives sont nécessaires. Les plus vieilles églises en bois debout conservées remontent à environ 1150 (Haltdalen, Tröndelag). Les plus intéressantes sont les églises basilicales à nef centrale surélevée, telles Urnes II et Hopperstad dans le Sogn, datant du troisième quart du XIIe siècle, et Hurum et Borgund dans les Valdres et le Sogn, datant de la fin du XIIe siècle. Les colonnades intérieures forment des carrés fermés et sont en réalité étrangères à la tradition basilicale classique, mais remontent aux maisons du premier âge du fer. Les plans des églises sont, en revanche, les mêmes que ceux des églises en pierre et peuvent être à nef unique, cruciformes, absidiaux, etc.

Tandis que l’architecture des églises en bois debout suivait dans leurs principes essentiels les anciennes traditions, le décor des magnifiques portails s’occidentalisa profondément. Les interférences entre le style d’Urnes et les nouvelles impulsions s’observent parfaitement dans les deux types de portails apparentés qui se développèrent dans la Norvège occidentale, à Bergen ou près de cette ville. Apparus d’abord dans la Norvège occidentale, ces types de portails gagnèrent les vallées des montagnes de la Norvège orientale. Dans le vieux groupe de l’ouest de la Norvège, datant du troisième quart du XIIe siècle, avec comme portails principaux ceux d’Ulvik, de Hopperstad et d’Ål, les traditions se manifestent nettement dans la composition, le style et la sauvagerie du bestiaire. Les influences européennes se traduisent tout d’abord par l’emploi de têtes d’animaux dont les gueules béantes laissent échapper une abondante arabesque végétale romane; la transformation des reptiles en dragons-serpents dénote aussi l’influence occidentale. Le dernier groupe de l’ouest de la Norvège, datant de la fin du siècle, constitue une romanisation et une schématisation du premier groupe. Les éléments architectoniques ont été individuellement isolés, et la sauvagerie du combat des serpents s’est apaisée.

L’art roman s’est propagé sous la protection de l’Église et a été favorisé par un contact de plus en plus étroit avec les centres religieux européens. Au cours du XIIe siècle et de la première moitié du XIIIe, les églises en bois debout du Danemark, de la Suède et de certaines parties de la Norvège furent remplacées par des églises à nef unique, en pierre taillée ou appareillée. Elles ont des nefs rectangulaires, des chœurs carrés, le plus souvent une abside à l’est et une tour à l’ouest. C’est un type d’église présentant de nombreuses variantes transmises des îles Britanniques à la Scandinavie occidentale et de l’Allemagne du Nord au Danemark et à la Suède. L’influence anglaise se manifeste notamment par des chœurs sans abside terminés par un mur droit, et l’influence allemande par d’énormes tours à l’ouest et par les tribunes privées, assez souvent placées à l’ouest. Souvent les églises danoises sont pourvues d’arcatures aveugles sous la toiture du chœur et de l’abside, tandis que les murs sont articulés à l’aide de pilastres très peu saillants. Le grès était le matériau de construction le plus utilisé; on employait exceptionnellement la pierre calcaire et les plaques d’ardoise. Dans le Jylland, au Danemark, des centaines d’églises furent bâties en carreaux de granit. Le Jylland influença le sud-est de la Norvège. Au Danemark et en Suède furent aussi édifiées une série d’églises rondes avec chœurs sur plan rond et des tours médianes reposant sur des piliers centraux.

Il était naturel que les cathédrales des pays nordiques fussent de la plus grande importance pour les petites églises de province et leur décoration. Dès la fin du XIe siècle, le roi Olav Kyrre fit bâtir des églises épiscopales à Bergen et à Trondheim, cette dernière de forme longue anglo-saxonne. Aux XIe et XIIe siècles, le Danemark était indubitablement le centre culturel de la Scandinavie. À la forte influence anglaise du XIe siècle succéda, au siècle suivant, celle de la Saxe et de la Rhénanie, comme le prouvent notamment trois des cathédrales du pays, l’église archiépiscopale de Lund commencée en 1104 et les églises épiscopales de Ribe et de Viborg dans le Jylland, datant de la seconde moitié du siècle. Ce sont toutes des églises cruciformes à trois nefs et à piliers quadrangulaires soutenant les murs de la nef maîtresse, avec double tour à l’ouest (une seule à Ribe) et des absides très articulées à l’est. Lund et Viborg ont une crypte sous le chœur. Lund est de loin la plus importante. Ce fut un maître d’œuvre lombard qui, dans les années 1120, reprit un tracé de l’église d’inspiration normande. Ribe fut directement influencée par la Rhénanie et même construite en tuf rhénan. Viborg en revanche est construite en granit; c’est sans doute la plus grande église de granit d’Europe. Son architecture est influencée à la fois par celle de Lund et par celle de Ribe.

Les cathédrales romanes de la Suède médiévale ont en général été remplacées par des constructions gothiques. Dans les transepts conservés dans la cathédrale de Trondheim en Norvège (1140-1150) et dans la nef de l’église Saint-Svithun à Stavanger (première moitié du XIIe s.) s’épanouit le style architectural et décoratif anglo-normand. La cathédrale, détruite, de Saint-Halvard, à Oslo, datant de la première moitié du siècle, donna naissance dans le diocèse à différentes constructions basilicales sévères et sans ornements. Les influences dominantes sont difficiles à retrouver, mais les piliers ronds indiquent une inspiration occidentale.

Les ordres monastiques avaient leurs bâtisseurs, mais seuls les principes de construction caractéristiques des Cisterciens prirent de l’importance. Dès 1143, saint Bernard envoya un groupe de moines en Suède. Les couvents proliférèrent dans le pays; ceux d’Alvastra et de Nydala en Suède furent le quarantième et le quarante et unième rejeton de Clairvaux. En 1144, des moines de Cîteaux fondèrent au Danemark un couvent à Herrevad dans la Scanie et, en 1154, des moines de Clairvaux créèrent une abbaye à Esrom dans le Jylland. En plusieurs endroits du Danemark, de vieux bâtiments élevés par les Bénédictins furent bientôt adaptés dans un esprit cistercien. Le couvent de Lyse en Norvège fut en revanche bâti par un groupe de moines venus de Fountains Abbey en Angleterre, et celui de Hovedöya eut pour modèle Kirkstead près d’York.

L’architecture romane danoise est par ailleurs remarquable par l’utilisation, dès 1150 environ, de la brique. Cette technique a apparemment été importée directement de Lombardie, et sans aucun doute par le roi Valdemar et l’évêque Absalon qui avaient besoin d’abondants matériaux de construction pour leurs grandes entreprises. L’église cruciforme de Kalundborg, avec ses cinq tours élancées, une au-dessus de la croisée et une au-dessus de chacune des quatre branches de la croix, est d’un intérêt tout spécial.

Décor des églises

La sculpture romane sur pierre s’épanouit dans trois parties de la Scandinavie. À Lund, alors au Danemark, la cathédrale s’orne de portails à colonnes de style lombardisant avec des lions au repos, et, sur les chapiteaux, des lions, des oiseaux, des animaux et des arabesques végétales caractéristiques. À l’extérieur de l’abside et à l’intérieur, dans la nef et le chœur, on plaça des chapiteaux de style corinthisant du même type que ceux de Mayence et de Spire. Toute une série de petites églises dans l’archidiocèse, dans les régions suédoises avoisinantes et même au Gotland dans la mer Baltique subissent les mêmes influences. Dans les centaines d’églises en granit du Jylland se développe un style aux lignes rudes, extrêmement intéressant. Ici les influences venues du nord de l’Allemagne se rencontrent avec les influences lombardisantes de Lund, et il en résulte une richesse décorative et figurative qu’on ne trouve peut-être nulle part ailleurs.

L’art du tailleur de pierre dans les églises s’accompagne souvent de la production de fonts baptismaux, en particulier dans le Jylland. Fréquemment, les maîtres d’œuvre des portails ont aussi travaillé aux fonts de granit. Ils ont alors fait preuve la plupart du temps de plus de liberté et d’imagination que pour les portails. Les hauts-reliefs sont presque tous fortement prononcés. Les motifs ont trait à des animaux d’origine lointaine, parfois à deux lions joints par une seule tête et à de riches végétations encadrant des vasques rondes. Au Gotland se développa une industrie de fonts baptismaux qui exportait des œuvres en pierre calcaire dans tous les pays scandinaves et dans les pays du sud de la Baltique. Les grands maîtres passaient probablement leurs années d’apprentissage à Lund où avait été bâtie la cathédrale. La Scanie eut en effet aussi de célèbres maîtres de fonts. Personne ne peut cependant rivaliser avec maître Hegvaldr au Gotland et ses fonts surabondamment sculptés dont le socle est couronné de monstres aux gueules béantes, tandis que la cuve s’orne de scènes bibliques. Ils sont conservés dans de nombreuses églises en Suède et au Gotland. À la même époque travaillaient d’autres maîtres plus sobres, tels Majestatis dont le chef-d’œuvre se trouve à Tryde en Scanie, Byzantios et Sighrafr.

Les églises romanes ont toutes reçu une forme quelconque de décoration murale. Et, d’abord, des tapisseries de faible largeur, telles la tapisserie de Baldishol en Norvège, qui conserve des fragments des images des mois, la tapisserie de Hölonda dans le Tröndelag en Norvège, avec la Naissance de Jésus et l’Adoration, la tapisserie d’Överhoggdal dans le Herjedalen, maintenant province suédoise, ornée d’une quantité d’animaux, ou la tapisserie de Skog du Helsingland en Suède, dont les motifs analogues sont empruntés à un répertoire d’idées plus ancien. Ensuite, toute une série d’églises danoises et suédoises, et particulièrement leurs absides, leurs chœurs et leurs arcs triomphaux, ont été somptueusement ornées de peintures murales représentant le Christ en majesté, les apôtres et d’autres scènes bibliques. Les sources en sont généralement l’Allemagne, la France et parfois aussi, au Gotland, la Russie. On citera les églises de Tamdrup, d’Örreslev, de Skibet et de Vä dans le Danemark médiéval (qui comprend l’archevêché de Lund) et de Garda au Gotland en Suède.

Art du métal, orfèvrerie et sculpture en ronde bosse

À partir des années mille, les Scandinaves surent travailler et dorer le métal: girouettes en cuivre doré et, à partir de 1150 environ, autels dorés. Composés de devants d’autels et parfois de retables et de crucifix, ces autels appartiennent tous au Danemark, sauf le magnifique ensemble de Broddetorp en Suède et un devant d’autel incomplet de Selje en Norvège. Les plus anciens datent de 1150 environ et les plus récents du début du XIIIe siècle. Citons, dans le Jylland, l’autel de Lisbjerg, dont le motif central est une Vierge à l’Enfant (env. 1175, Musée national de Copenhague), et l’autel de l’église de Sahl dans le Jylland, avec le Christ en majesté au centre (début du XIIIe s.).

Dans les églises et les musées scandinaves figurent un grand nombre de crucifix et de statues de la Vierge et de saints datant de l’époque romane. Leurs éléments stylistiques viennent de différentes parties de l’Europe, car les artistes locaux ne pouvaient s’appuyer sur aucune tradition nationale. Le calvaire de l’église en bois d’Urnes (Sogn, Norvège) semble d’inspiration anglaise, comme sans doute le beau calvaire classicisant des environs de 1200, provenant de l’église de Giske dans le Möre (Musée historique de Bergen). En Suède, un grand nombre de statues de la Vierge et de crucifix sont sans conteste inspirés par la Saxe et la Rhénanie. C’est le cas pour des œuvres de premier plan comme la Vierge de Viklau au Gotland (fin du XIIe s.) et la Vierge d’Appuna, toutes deux au Musée historique de Stockholm. La Vierge d’Appuna est à l’origine d’une série de Vierges plus récentes composées d’après le même plan. Au Gotland sont aussi montés de nombreux crucifix, soit importés de Rhénanie, soit réalisés à Visby de la fin du XIIe s. à 1240 environ par des maîtres rhénans et leurs élèves. Ils exercèrent une profonde influence sur la production artistique au Gotland. Dans les églises romanes du Tröndelag (Norvège), le toit de la nef repose à l’intérieur de l’église sur de grands masques de bois sculpté. À Vernes (1150 environ), on trouve quarante masques d’animaux qui entourent deux têtes d’hommes.

La période gothique

Architecture

L’épanouissement considérable de la vie artistique en Europe au XIIe et au XIIIe siècle se fit éminemment sentir en Scandinavie, même si ce fut avant tout dans les classes supérieures. Vers le milieu du XIIIe siècle, il y avait dans la plupart des églises importantes des exemples de la conception artistique naturaliste du premier art gothique. Par contre les principes d’architecture gothique ne s’imposèrent en général qu’en ce qui concerne l’introduction de la voûte et les dimensions des fenêtres. Alors que la Norvège avait reçu très tôt ses impulsions d’Angleterre, les mêmes influences mirent plus de temps à atteindre le Danemark et la Suède en passant par la Rhénanie, la Westphalie et la Basse-Saxe.

Au premier rang des monuments architecturaux se trouve la grande cathédrale gothique construite à partir de la fin du XIIe siècle au-dessus de la châsse de saint Olav à Trondheim. À l’est, l’archevêque Eystein († 1188) plaça un vaste octogone avec déambulatoire intérieur auquel il fit ajouter un long chœur à trois nefs dans le riche style gothique early English , cependant que la nef se terminait à l’ouest par un screen wall anglais commencé en 1248. À la fin du XIIIe siècle, toutes les autres cathédrales furent dotées de grands chœurs gothiques, mais, à Stavanger seul, le chœur est conservé.

L’architecture gothique connut sa plus large expansion en Suède où, dans beaucoup de petites églises, surtout au Gotland, on peut noter des détails gothiques. La cathédrale de Linköping est plus achevée dans son style gothique early English , alors que les cathédrales de Skara et de Västerås sont les plus anciens représentants du style de brique germano-nordique. Ce fut néanmoins la cathédrale d’Uppsala construite au-dessus de la châsse de saint Erik qui représenta l’apogée du gothique en Suède. Le maître d’œuvre français, Étienne de Bonneuil, créa à partir de 1267 une église de conception française qui, par son tracé, s’apparente à la cathédrale d’Amiens. Le matériau de construction est la brique. Remarquable est également la grande cathédrale qui s’éleva aux XIIIe et XIVe siècles à Åbo en Finlande. C’est une basilique à trois nefs, où les nefs collatérales entourent le chœur. Le couvent de sainte Brigitte à Vadstena, inauguré en 1430, est original par bien des côtés. C’est un couvent double. L’église est une église-hall et comprend un petit chœur de moines à l’ouest et l’autel de Marie contre un mur droit à l’est.

Dès le XIIe siècle, le Danemark avait satisfait à ses besoins en constructions monumentales. Saint-Canut à Odense est l’église du style gothique le plus achevé. Elle date de la première moitié du XIVe siècle et elle est sans doute d’inspiration anglaise. Par ailleurs le gothique de brique de l’Allemagne du Nord avec ses églises en forme de hall allait influencer les églises danoises à la fin du Moyen Âge.

Sculpture et peinture

La Scandinavie est assez pauvre en sculptures de pierre du premier art gothique. Les plus intéressantes sont les têtes décoratives d’inspiration anglaise de la cathédrale de Trondheim datant des trois premiers quarts du XIIIe siècle. Le fronton magnifiquement sculpté du portail sud de la nef de Ribe au Danemark est une œuvre exceptionnelle. Il date des années 1220-1230 et représente la Jérusalem céleste telle qu’elle est décrite à la fin de l’Apocalypse.

La Scandinavie a conservé un inestimable trésor de sculptures d’autels et de crucifix en bois. Ici aussi, la Norvège a été influencée par l’Angleterre, comme le prouvent la Vierge de l’église de Hove dans le Sogn, datant de 1230 environ, et la Vierge d’Austråt dans le Tröndelag, datant des années 1240.

Le Danemark subit les influences de l’Ouest, du Sud et du Sud-Ouest. On signalera en particulier deux œuvres en ivoire, le crucifix de l’église de Herlufsholm et le ravissant petit groupe de l’Adoration des mages, datant des années 1220.

L’art suédois est, durant cette période, tributaire de la Saxe et de la Westphalie, comme en témoignent les maîtres qui œuvrèrent à Tingstäde et Hejnnum au Gotland, aux environs de 1250.

La sculpture scandinave atteignit sans doute son apogée avec les statues grandeur nature en pierre ollaire sur la façade ouest de la cathédrale de Trondheim. Ce sont des apôtres et des saints qui, au point de vue stylistique, sont très proches de la sculpture parisienne des années 1250. Dans l’Uppland et au Gotland en Suède, on sculpta durant les années 1300 une remarquable série de statues en bois, de style gothique rayonnant d’inspiration soit française, soit allemande. Citons en premier lieu le maître du calvaire de l’église d’Öja au Gotland.

Durant le dernier siècle du Moyen Âge, un grand nombre de maîtres de l’Allemagne du Nord exercèrent leur activité au Danemark et en Suède; en même temps, on importa en Scandinavie de nombreuses œuvres d’art hanséatique, fabriquées surtout à Lübeck, et d’art néerlandais. En premier lieu, il y a dans l’église de Stockholm dite Storkyrka le puissant saint Georges au dragon dû au Lübeckois Bent Notke et datant des années 1480, et le retable de Claus Berg à Odense, au Danemark.

La peinture gothique scandinave est représentée par deux groupes monumentaux: les devants d’autels fabriqués en Norvège au XIIIe et au XIVe siècle, et les peintures murales populaires exécutées au Danemark, en Suède et en Finlande au XVe et au XVIe siècle. Les devants d’autels semblent essentiellement être d’inspiration anglaise et ont été réalisés à Bergen, à Trondheim et à Oslo, Bergen étant le plus important centre de production. Ils sont peints sur d’épais fonds de craie posés sur des planches de pin et représentent essentiellement la vie de la Vierge, l’histoire de la Passion ou le Christ en majesté entouré des apôtres.

Il faut signaler la beauté des peintures sur bois des plafonds qui ont été conservés, tels le plafond du chœur de l’église en bois debout d’Ål en Norvège, datant de la fin du XIIIe siècle, déposé au musée des Antiquités de l’université d’Oslo, et la remarquable décoration du plafond plat de l’église de Dädesjö dans le Småland en Suède, datant aussi du XIIIe siècle.

Caractérisées par un réalisme populaire, les fresques de la fin du Moyen Âge sont d’un grand intérêt iconographique. S’inspirant du réalisme néerlandais et allemand, des maîtres autochtones décorèrent, avant tout au Danemark, mais aussi en Suède et en Finlande, d’innombrables voûtes d’églises avec des scènes de la Bible, des légendes et des scènes de la vie quotidienne. C’est sur cet épanouissement empreint de richesse et d’imagination créatrice que s’achève l’art médiéval en Scandinavie.

Scandinavie
rég. de l'Europe du N. comprenant la Norvège et la Suède, ainsi que le Danemark; on lui associe la Finlande.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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